Guadeloupe - Les nationalistes à la
recherche d'un second souffle
Au mois de juin dernier, deux nouvelles organisations nationalistes
se sont créées en Guadeloupe, le Mouvement
Guadeloupéen et le KLNG (Konvoi pou Libérasion a
Pèp Gwadloup/ Entraide pour la libération du peuple
guadeloupéen).
Un courant indépendantiste minoritaire existe depuis plus de trente ans en Guadeloupe, dans cette petite île des
Caraïbes, vieille possession coloniale de la France,
transformée en 1945 en "département d'outre-mer". Et
depuis quelques années, la principale organisation
nationaliste, l'UPLG (Union Populaire pour la Libération de
la Guadeloupe), après avoir été une
organisation militante opposée au pouvoir qu'elle
dénonçait comme pouvoir colonialiste, se
prétendant dans une opposition radicale, opposée en
particulier à toute participation à des
élections "françaises" dont elle contestait la
légitimité, tente de se frayer une voie dans la vie
politique officielle en cherchant à occuper des postes et
des positions et en participant aux élections. Cette
orientation a eu pour conséquence une relative dispersion
des militants nationalistes dont beaucoup n'approuvaient pas le
nouveau cours électoraliste de l'UPLG. Aujourd'hui, les
cadres et les notables de la mouvance nationaliste font une
tentative pour recomposer l'ensemble du mouvement nationaliste,
à la recherche d'un second souffle.
Une laborieuse reconversion : du gong au mouvement
guadeloupéen!
Des deux courants incarnés respectivement par le Mouvement
Guadeloupéen et par le KLNG, c'est incontestablement le
premier qui donne le ton à l'ensemble de la politique des
nationalistes de la Guadeloupe.
Le Mouvement Guadeloupéen est la nouvelle
dénomination sous laquelle apparaît l'UPLG que ses
dirigeants ont dissoute en juin dernier. L'UPLG,
créée en 1978, était elle-même issue du
GONG (Groupe d'Organisation Nationale de la Guadeloupe),
première organisation indépendantiste fondée
en 1963 par des militants se revendiquant alors du maoïsme. Le
GONG se proclamait partisan des méthodes radicales et
prétendait arracher l'indépendance pour reprendre son
jargon d'alors par "la révolution démocratique
nationale et populaire", expression utilisée plus
fréquemment sous la forme des initiales RNDP. Son
successeur, l'UPLG, s'était créé avec pour
objectif politique affiché l'indépendance de la
Guadeloupe.
Cette organisation a conquis un certain crédit dans une
fraction de la population, en parvenant à organiser et
à encadrer un certain nombre de luttes parmi les petits
paysans, mais aussi parmi les ouvriers agricoles de la canne
à sucre travaillant sur des terres appartenant à de
grosses sociétés françaises ou à des
propriétaires fonciers békés (blancs locaux
descendant des anciens esclavagistes).
Les médecins, avocats, architectes, enseignants qui
constituaient l'encadrement de l'UPLG, se prévalant de ces
luttes, se présentaient comme d'authentiques
défenseurs des paysans pauvres et des ouvriers agricoles.
Ils avaient pu faire illusion auprès d'un certain nombre de
petits paysans pauvres et de travailleurs agricoles et
auprès de leur propre base militante, constituée
essentiellement d'étudiants ou d'ex-étudiants et de
jeunes des quartiers urbains. Ce furent ces mêmes militants
qui furent à l'origine avant même la création
de l'UPLG de l'UTA, Union des Travailleurs Agricoles, qui dirigea
de grandes grèves qui se déroulèrent pour
ainsi dire tous les ans de 1971 à 1978, puis de l'UGTG
(Union Générale des Travailleurs
Guadeloupéens). Opposant son militantisme à
l'indolence des organisations syndicales traditionnelles, profitant
aussi d'une période de montée des sentiments
d'oppression raciale dans la population laborieuse, l'UGTG est
parvenue à créer des sections dans un grand nombre de
secteurs, devenant l'un des syndicats les plus importants de
l'île, ce qu'il reste encore aujourd'hui.
Quand les masques tombent
Mais lorsque la mobilisation des paysans et des ouvriers agricoles
de la canne retomba, les dirigeants de l'UPLG utilisèrent le
crédit gagné au cours de ces luttes pour se faire une
place sur le terrain politique et se trouver des places de
notables. Ils commencèrent par tenter de conquérir
des postes et des positions dans différentes institutions
officielles liées au monde agricole (genre SAFER, etc.),
puis à briguer des postes électifs. Certains d'entre
ceux-là ou d'autres, poussant jusqu'au bout la logique de
leurs positions politiques, se transformèrent
carrément en gros ou moyens exploitants agricoles et
dirigent aujourd'hui des Unions de producteurs de banane ou de
canne. Adeptes de plus en plus ouverts d'un "capitalisme local",
ils achètent des terres, montent des sociétés
avec tout ce que cela implique comme liens tissés avec les
dirigeants politiques officiels des assemblées locales et
les milieux d'affaires, békés ou autres.
Et quand leurs intérêts sont en jeu, ils
n'hésitent pas à s'en prendre ouvertement aux
travailleurs. Le dernier exemple en date est celui de ce dirigeant
nationaliste, par ailleurs dirigeant de l'Union de producteurs de
banane de Guadeloupe et Martinique, qui a récemment
porté plainte contre des travailleurs de la banane en
grève au mois de décembre dernier, qu'il accuse
d'avoir saboté une partie du matériel de sa
plantation. On peut citer aussi cet avocat, membre dirigeant du
Mouvement Guadeloupéen, défenseur officiel des gros
propriétaires de bananeraies, que les travailleurs de la
banane en grève ont trouvé en face d'eux lors des
négociations.
Et ce ne sont là que quelques exemples parmi les plus
récents.
De l'indépendance nationale
Au "souverainisme"
Ainsi, le Mouvement Guadeloupéen s'affirme de plus en
plus comme un parti bourgeois classique qui veut une place plus
grande dans les instances politiques officielles. Pour cela il faut
passer par les élections. Aujourd'hui, pour y parvenir,
même la revendication d'indépendance nationale est
mise en sommeil au profit de celle plus vague du "changement de
statut", voire du "souverainisme", barbarisme repris du vocabulaire
politique du Parti Québécois du Canada francophone.
Un représentant de ce courant politique était du
reste présent lors du lancement du Mouvement
Guadeloupéen !
L'UPLG a donc transformé jusqu'à son nom pour se
donner aux yeux du pouvoir et de la classe possédante une
image plus respectable.
Elle a officiellement abandonné son objectif
antérieur, la création d'un Etat guadeloupéen
indépendant. Il faut dire que ni la bourgeoisie autochtone,
dont cette organisation vise à représenter les
intérêts, ni même cette vaste couche de
petits-bourgeois où elle trouve son soutien, n'aspirent
nullement en cette période à l'indépendance
politique complète vis-à-vis de l'impérialisme
français. La richesse toute dérisoire par rapport
à celle de la bourgeoisie des pays impérialistes,
mais richesse quand même ! de la mince couche de la
bourgeoisie autochtone comme d'ailleurs les privilèges de la
petite bourgeoisie sont largement liés à la
présence de l'Etat français. Cette classe sociale
est, avec la bourgeoisie de la métropole ayant des
intérêts en Guadeloupe, la principale
bénéficiaire des subsides versés aux divers
titres "d'aide" de l'Etat français à la Guadeloupe.
En revanche, les notables représentant les
intérêts de cette classe souhaitent gérer ces
fonds eux-mêmes, au mieux de leurs intérêts et
de ceux de leurs mandants, sans que l'Etat français s'en
mêle.
En mettant sous le boisseau l'objectif de l'indépendance,
les dirigeants de l'ex-UPLG savent qu'ils ne prennent que peu de
risques, sauf celui de voir s'éloigner quelques farouches
indépendantistes qui iront alors peut-être grossir les
rangs du KLNG, la tendance nationaliste concurrente. Mais ce risque
est limité car le sentiment national n'a jamais
été dominant au sein de la population de Guadeloupe.
Et les nationalistes ont surtout gagné du crédit par
le passé parce qu'ils ont su s'appuyer sur des mouvements
sociaux touchant des milliers de petits paysans ou d'ouvriers
agricoles.
Certes, il continue à exister un sentiment
anticolonialiste, une certaine aspiration à ne plus
dépendre de décisions prises à 7 000
kilomètres par des hauts fonctionnaires complètement
détachés des problèmes réels qui se
posent dans lesdits "départements d'outre-mer". Ces
sentiments sont sous-tendus par la persistance de certaines
discriminations, d'inégalités économiques, de
retards de développement importants, entre la France et ses
territoires d'Amérique.
Ceux-ci sont légalement considérés depuis plus d'un demi-siècle comme "départements" au
même titre qu'un département de France. Mais, le
chômage y est plus important, les salaires plus bas dans les
entreprises du secteur privé, la direction de
l'administration et des entreprises est assurée par des
Blancs alors que la majorité de la population est noire.
C'est toute cette situation qui entretient un certain sentiment
d'oppression raciale et de dépendance. Jusqu'à
présent, l'impérialisme français est parvenu
à maintenir une relative stabilité par les transferts
sociaux, les aides sociales et économiques de toutes sortes.
Ce sont des miettes et elles n'empêchent pas la misère
ni le chômage endémiques qui touchent près de
la moitié de la population active. Mais elles contribuent
à maintenir un niveau de vie bien supérieur à
celui des îles indépendantes voisines, comme la
Dominique ou Antigua, sans même parler bien sûr
d'Haïti.
Ce sont ces garde-fous mis en place par l'impérialisme
français qui contiennent jusqu'à présent
l'explosion sociale.
Même à l'époque de leur cours "radical" et
lorsqu'elles en avaient les moyens, les organisations nationalistes
n'ont nullement voulu s'appuyer sur des luttes d'envergure des
couches ouvrières et paysannes comme fer de lance de la
lutte contre l'impérialisme français. Elles
étaient trop étrangères aux
intérêts propres de la classe ouvrière pour
cela et elles craignaient trop, d'une crainte de classe, que se
développent des luttes sur le terrain de classe. Elles
voulaient bien se servir des travailleurs comme de fantassins, pour
créer un certain rapport de forces avec
l'impérialisme français. Mais, même à
cette époque, c'était pour se faire reconnaître
comme " interlocuteur valable" afin de négocier un
éventuel changement de statut avec le gouvernement
français.
Mais même cette époque semble aujourd'hui
révolue.
"Le Mouvement Guadeloupéen": vers un parti de
notables
Le Mouvement Guadeloupéen prend de plus en plus l'allure
d'une petite machine électorale. Viser des mandats
électifs était considéré, hier, par eux
comme une intégration dans le système colonial et une
sorte de "trahison" de la lutte pour "l'indépendance
nationale".
Lors de leur première participation aux élections
régionales, les nationalistes avaient remporté un
succès modeste, mais non négligeable, avec plus de 6
% des voix et trois élus. Depuis, ils ont gagné deux
municipalités, un siège au Conseil
général et disposent d'un certain nombre de
conseillers municipaux dans plusieurs communes.
Ce n'est du reste pas un hasard si le Mouvement
Guadeloupéen s'est créé moins d'un an avant
les élections régionales de mars 1998.
Et on peut rapprocher ces préoccupations électorales
du succès du Mouvement Indépendantiste Martiniquais
(MIM) qui, aux dernières élections
législatives en Martinique, pour la première fois, a
pu faire élire un indépendantiste, son dirigeant,
Alfred Marie-Jeanne. Un tel succès aura pu en effet donner
des idées et des ambitions aux notables de l'ex-UPLG.
Le nouveau rejeton de l'UPLG s'est créé comme un
mouvement "ouvert à tous", permettant l'expression des
nuances, rompant ainsi avec une tradition organisationnelle,
centralisée, monolithique, peu démocratique, aux
structures plus contraignantes. On retrouve du reste dans ses
réunions et ses colloques toutes les variantes nationalistes
et même des militants du GRS (Groupe Révolution
Socialiste, section antillaise du Secrétariat unifié
de la IVe Internationale) qui participent à leurs
réunions, sans doute charmés par cette espèce
de vague consensus général autour des
"intérêts de la Guadeloupe".
Cette rupture avec l'ancien type d'organisation correspond aussi
à la volonté de rallier un certain nombre de petits
notables locaux indépendants. Ces prétendants
à des postes électifs, dans leur commune ou leur
canton, veulent avoir les mains plus libres et souhaitent pouvoir
jouer un rôle personnel, sans avoir de comptes à
rendre.
Il s'agit donc, pour les dirigeants de l'ex-UPLG avec le Mouvement
Guadeloupéen, de se doter d'une organisation aux structures
et aux mots d'ordre suffisamment flous ("souverainisme" !) pour ne
gêner personne en son sein. Il leur faut une organisation
pouvant servir, sans entraves, les ambitions électorales de
chacun de ces notables. En même temps, en ayant pu regrouper
sur cette base un certain nombre de militants
éparpillés, le Mouvement Guadeloupéen se veut
un pôle d'attraction pouvant élargir sa base
électorale.
Bref, le courant politique qui a commencé avec le
radicalisme maoïste et indépendantiste du GONG finit
aujourd'hui par accoucher d'une organisation que plus grand-chose
ne distingue des autres partis existant en Guadeloupe. Il est
même bien difficile de la ranger parmi les organisations
dites de gauche, si tant est que cette expression elle-même
ait une signification. Si l'électoralisme de bon aloi du
Mouvement Guadeloupéen tranche évidemment avec le
radicalisme verbal de l'UPLG et, à plus forte raison, du
GONG, dans la réalité, il n'y a eu, au cours de cette
évolution, aucune rupture de continuité. En tout les
cas, pas en ce qui concerne la classe sociale dont ce courant
ambitionnait de représenter les intérêts.
Se réclamant depuis toujours du nationalisme,
c'est-à-dire considérant depuis toujours que les
antagonismes de classe étaient secondaires, secondaires en
tout cas par rapport aux antagonismes nationaux, ce courant n'a
jamais représenté, ni de près ni de loin, les
intérêts politiques des travailleurs. Quel que soit
leur langage, quelles que puissent être leurs
méthodes, les courants politiques nationalistes ne peuvent
pas représenter les intérêts du
prolétariat, du simple fait qu'ils s'opposent par la
violence, lorsqu'ils en ont les moyens à la prise de
conscience des travailleurs qui commence par celle de l'opposition
totale entre les intérêts de la bourgeoisie et ceux de
la classe ouvrière. Le Mouvement Guadeloupéen n'a pas
trahi une classe sociale qu'en réalité il n'a jamais
représentée.
Il reste cependant que, du fait de son passé, le courant
politique représenté aujourd'hui par le Mouvement
Guadeloupéen a gardé une certaine influence dans la
classe ouvrière par l'intermédiaire des syndicats
qu'il contrôle.
Pour présents qu'ils soient dans certains secteurs de la
classe ouvrière, ces syndicats n'en sont pas moins les
courroies de transmission d'une politique bourgeoise parmi les
travailleurs. Oh ! ce n'est malheureusement pas une
originalité. Dans les pays pauvres comme dans les pays
impérialistes, la bourgeoisie a réussi, par
l'intermédiaire des appareils réformistes, à
contrôler le mouvement ouvrier organisé et à
l'intégrer fondamentalement dans le système
capitaliste. Mais la caractéristique des syndicats comme
l'UGTG ou l'UTA est d'avoir été créés,
dès leur origine, comme les instruments d'une politique
bourgeoise parmi les travailleurs.
Les dirigeants de l'ex-UPLG, avec leur oecuménisme actuel, la mise au second plan de la question du statut au profit de la
défense des "valeurs guadeloupéennes", de l'entraide,
de la solidarité, du "débat entre
Guadeloupéens", se présentent en nouveaux
rassembleurs. Ils cherchent à se forger une image de
"sages", de "responsables", de Messieurs et Mesdames "Propre". Dans
un climat général où la classe politique
officielle est discréditée, où les scandales
financiers se succèdent, où la délinquance
augmente, ils cherchent à se poser en alternative politique
crédible et neuve. Ils affirment être les meilleurs
représentants des "intérêts
généraux" de la Guadeloupe.
Mais parler des "intérêts généraux de
la Guadeloupe", comme parler des intérêts
généraux de la France, ce n'est qu'une façon
hypocrite de masquer que l'on est au service des
intérêts de la bourgeoisie. Et, si un certain nombre
de travailleurs se sont laissé tromper dans le passé
par le radicalisme verbal des syndicats d'obédience
nationaliste et si, aujourd'hui, certains d'entre eux se
détournent d'un mouvement qui devient de plus en plus
ouvertement dominé par des notables, ce que l'on peut
souhaiter, c'est qu'ils trouvent leur chemin vers une politique qui
ne soit pas un simple retour en arrière.
La seule alternative véritable au cours actuel
incarné par le Mouvement Guadeloupéen et par toutes
ces organisations, y compris celles qui se situent dans la mouvance
syndicale, n'est pas un retour au nationalisme radical,
fût-il formulé dans la langue de bois
pseudo-communiste des maoïstes. La seule alternative, c'est de
prendre conscience du fait que la classe ouvrière a ses
intérêts propres, ses objectifs politiques et ses
perspectives historiques propres et qu'elle doit défendre
ses revendications, mener ses luttes aussi bien sur le terrain
syndical que sur le terrain politique, sous son propre drapeau et
avec ses propres organisations.
Lutte de Classe (mensuel - Lutte Ouvrière) - #32 -
Janvier-Février 1998
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