LA
SOUFRIÈRE
Un an après
L'HEURE DES BILANS
Introduction
Nous courons à la catastrophe, le processus est
irréversible, la plus grande crise sismique jamais
enregistrée, le compte à rebours a commencé,
la Guadeloupe s'organise dans l'attente de
l'éruption... France-Antilles participe au
conditionnement de la population.
Le dimanche 15 août 1976, toute la Guadeloupe vivait
à l'heure de la Soufrière. En quelques heures des
milliers de gens bousculés par l'appel pathétique du
préfet et par les déclarations catastrophées
du professeur Brousse se jetaient sur les routes fuyant le danger.
Et quel danger! Brousse déclarait: une énergie
considérable s'est accumulée sous le dôme du
volcan. Cette énergie correspond à une valeur de
trente millions de tonnes de TNT, soit la valeur de plusieurs
bombes atomiques.
Le mot atomique étant lâché, plus rien
n'allait convaincre personne qu'une autre solution était
possible au lieu de cette évacuation massive et de la
paralysie totale de la région basse-terrienne. Toute la
population de la Guadeloupe sera dès lors
conditionnée, prise en main par les moyens d'information,
journaux et radios. Le préfet Aurousseau ne manquera pas une
occasion de tracer de la situation un tableau de plus en plus
pessimiste.
D'ailleurs personne, devant les déclarations
péremptoires du professeur Brousse, ne pouvait imaginer un
seul instant que toute cette orientation était fondée
sur des données et des appréciations fausses.
L'espèce d'allégresse empreinte de fatalisme qui
s'empare de la population à la veille des grands cataclysmes
- telle lors des cyclones- a touché aussi les savants. La
panique s'est emparé des cerveaux. Le professeur Brousse
sera conduit, dans cette atmosphère, à faire des
déclarations qu'il jugera lui-même
inconsidérées par la suite, avouant qu'il
s'était fait piéger par la presse!
Le conditionnement à grande échelle,
orchestré par la Préfecture, le déclenchement
du plan ORSEC N° 2 entraînèrent
l'évacuation de plusieurs dizaines de milliers de
réfugiés. Les uns se rendirent dans leur famille,
d'autres n'eurent que la ressource de s'installer dans les
écoles baptisées centres d'hébergement pour la
circonstance.
Ce fut le début d'un long épisode qui allait
terriblement bouleverser la vie des couches laborieuses
concernées. Les souffrances et la misère
décuplèrent, notamment pour les familles les plus
démunies, dont le sort ne fut allégé, en
grande partie, que grâce à la solidarité
spontanée de la population.
Aujourd'hui tout semble rentrer dans l'ordre. Les
réfugiés sont pour la plupart revenus dans leurs
lieux de résidence habituels. Mais pourtant beaucoup
n'oublieront pas que, après les avoir entraînés
dans une affaire mal engagée, par incurie et mépris
colonial du peuple de la Guadeloupe, par insouciance typique de
ceux qui dominent pour ceux qu'ils écrasent, les
colonialistes, préfet en tête se sont finalement
rendus coupables non pas d'une erreur, mais d'un forfait.
Ces semaines où des milliers de travailleurs, de pauvres
gens ont vécu dans les pires conditions, bien souvent dans
la peur de perdre même la petite case où ils abritent
leur famille, ont mis en lumière les traits principaux du
gouvernement colonialiste.
Les travailleurs, en particulier ceux qui ont réussi ou
tenté de s'organiser dans les centres, ceux-là
sauront qu'il est urgent de préserver l'avenir en se
libérant de la tutelle rétrograde de ce pouvoir
colonial qui, face à un problème d'une certaine
importance, se révèle vain et inefficace.
II est bon de revenir sur ce que furent ces semaines d'angoisse, de
privation et de colère quelquefois.
Il faut au moins que ces épisodes vécus nous
instruisent pour qu'à l'avenir les travailleurs de ce pays
ne permettent pas au pouvoir colonial d'entraîner la
population dans des aventures similaires provoquant cette fois des
conséquences qui pourraient être plus graves que cette
fausse alerte à propos de la Soufrière.
La meilleure garantie que nous puissions avoir d'être
à l'abri du renouvellement de tels événements
ce sera que les Antilles soient débarrassées de ceux
qui les orchestrent au mépris de nos
intérêts.
C'est d'abord et surtout de cette nécessité qu'il
faut prendre conscience.
Nous devons nous préparer à nous gouverner
nous-mêmes, à être maîtres de notre propre
conduite face aux problèmes économiques, politiques
ou face aux malheurs, catastrophes naturelles, maladies ou autre
qui pourraient toucher notre collectivité.
Premiers signes du réveil
de la Soufrière
Dès les premiers signes du réveil de la
Soufrière en mars et août, nous prenons position sur
deux problèmes.
Nous affirmons
1 - qu'il faut exiger une surveillance effective du volcan.
2 - que la population doit participer elle-même à
l'organisation de sa propre sécurité.
La Soufrière se réveille
(27-03-76 Combat Ouvrier bi-hebdomadaire)
La terre a tremblé dans la région de Saint-Claude.
II semble que le phénomène soit lié à
une reprise d'activité volcanique de la
Soufrière.
Les autorités en place affirment qu'elles ont pris des
mesures pour surveiller de près l'évolution du
phénomène. Ainsi des mesures de la température
du sol aux abords du volcan sont faites. II semble - aux dires de
l'administration - qu'un personnel en nombre plus important que
d'habitude travaille à l'étude du volcan.
Malgré tous ces propos rassurants, les habitants de la
région de Saint-Claude-Basse-Terre, feraient bien de
vérifier eux-mêmes si ces mesures de surveillance et
d'études renforcées, ont été
effectivement prises.
la Soufrière éviter l'affolement, oui! mais
comment?
(31 -03-76 Combat Ouvrier bi-hebdomadaire)
Pour éviter la panique, en cas d'aggravation de
l'activité du volcan, et pour organiser efficacement le
déplacement de plusieurs milliers de personnes en quelques
heures, il faudrait que dans la population même soient
organisés à la fois des séances d'information
complètement et clairement données et
parallèlement des exercices préparatoires au
déplacement de tous ces milliers de gens qui devront partir
au cas où les choses deviendraient plus graves.
Mais dans toute cette affaire comme dans toutes celles où
la sécurité de la population est en jeu, la question
d'argent prend le pas sur toute autre considération.
Préparer la population à réagir d'une
manière organisée cela risque de coûter cher.
Cela risque pendant quelques heures par jour d'interrompre la
production, et l'État et les entreprises seraient bien
obligés d'en supporter les frais.
Mais il y a aussi une autre considération qui rend une
telle démarche impossible pour les gouvernants, c'est la
peur permanente de tout ce qui permet aux pauvres de s'organiser
pour prendre en main leurs propres problèmes. Sait-on
jamais? D'ici que cela leur donne l'idée de s'organiser
ensuite pour autre chose, il pourrait bien n'y avoir qu'un pas
à franchir. Cette seule peur suffit à dissuader le
pouvoir de les associer aux mesures anti-éruption.
insuffisante surveillance des volcans une incurie qui peut
devenir criminelle
(07-04-76 Combat Ouvrier mensuel N° 60)
Ainsi, nous l'avons appris en même temps que les auditeurs
de la conférence de Presse de Tazieff, les services de
surveillance du volcan sont sous-équipés. Nous avons
aussi appris que ce fait a déjà été
dénoncé depuis deux ans par le volcanologue. Il
affirme n'avoir reçu pour toute réponse à ses
demandes que des promesses.
Vu l'importance de cette question, il est inadmissible qu'elle
soit prise à la légère. Le préfet,
à une question sur les moyens qu'il a mis à la
disposition du Laboratoire de Physique du Globe répondit
presque honteusement qu'on avait mis des moyens de locomotion
à la disposition du responsable et un million d'anciens
francs!
Il était bien temps!
Toujours est-il que maintenant il faut exiger que les mesures
prises pour améliorer la surveillance du volcan soient
rendues publiques et au cas où elles seraient insuffisantes,
il faudra exiger que les dispositions en hommes et en
matériel scientifique soient prises.
La population doit participer à l'organisation de la
sécurité
De telles circonstances exigent discipline et ordre afin
d'éviter des pertes en vies humaines et des souffrances
inutiles. Seule la prise en main par la population elle-même,
de sa propre sécurité, peut assurer cela. En effet,
beaucoup de travailleurs ont la tradition des actions
organisées et peuvent servir à encadrer l'ensemble de
la population. Un plan d'organisation des déplacements de
population et de leur accueil, plan décidé à
l'avance et pas au dernier moment, devrait faire appel à la
mobilisation de tous.
Pour l'avenir, il s'agira que les travailleurs, en cas de reprise
d'activité du volcan s'occupent eux-mêmes de
l'organisation et de la sécurité de la population. La
légèreté avec laquelle la préfecture
coloniale a pris en main le problème n'augure rien de bon
pour les pauvres dans les cas de ce genre (éruptions,
cyclones). Nous vivons dans une région où cyclones,
éruptions, tremblements de terre nous mettent
périodiquement en alerte. II faut apprendre à y faire
face de la manière la plus efficace et la plus
consciente.
Une première mondiale:
évacuation de 72000 personnes
Dès que l'ordre d'évacuation fut donné une
véritable campagne alarmiste avec tambour, cymbale, grosse
caisse, fut menée sous la direction du maestro Aurousseau.
Le secrétaire d'État aux D.O.M. - T.O.M. sa
majesté STIRN, qui passait tranquillement des vacances en
Malaisie dut en toute hâte faire voile vers la Guadeloupe
venant ainsi au secours de son protégé. C'est
à partir de ce moment que l'évacuation de 72 000
personnes fut transformée en première mondiale avant
un séisme!
Voyons donc si l'organisation et le déroulement de cette
évacuation justifiaient l'enthousiasme du ministre des
colonies.
Dès les premières manifestations sismiques de mars
1976, l'administration avait annoncé par la bouche du
préfet Aurousseau qu'un plan ORSEC était mis sur
pied.
On aurait pu penser qu'un tel plan prévoyait dans les
détails toutes les mesures propres à une
évacuation rapide et sans danger de la population.
Mais loin s'en fallut. Rien ou presque n'avait été
prévu dans ce sens. C'est le jour même de
l'évacuation, alors qu'il fallait, parait-il, quitter les
lieux dangereux dans la journée du 15, que la
préfecture lançait un appel
désespéré à tous les
propriétaires de transport en commun à se mettre
à la disposition du public. Et comme il fallait s'y attendre
dans ces conditions, hormis ceux de Basse-Terre même, il y en
eut très peu qui acceptèrent de se rendre dans la
région.
Quant aux autres moyens de transport, ils n'étaient
guère plus nombreux. Les quelques rares bateaux
présents par hasard dans le port de Basse-Terre suffisaient
déjà à peine pour la seule évacuation
des malades. En particulier, les nombreux véhicules
militaires, ceux de l'armée et de la gendarmerie, n'ont pas
été utilisés pour l'évacuation de la
population. La participation des corps organisés
dépendant directement de l'État a été
très discrète, pour ne pas dire nulle.
Pourtant quand il s'agit d'opérations de guerre et de
répression, l'État bourgeois sait agir vite et
efficacement. II sait trouver les moyens de transport, il sait
tracer rapidement des routes et construire des ponts.
Pour ce qui est d'intervenir dans une affaire qui concerne la
sauvegarde de la population, l'État s'est montré
beaucoup moins zélé.
C'est ainsi, par exemple, que la route de dégagement de
Basse-Terre-Vieux-Fort, prévue depuis longtemps, ne
fonctionnait pas et n'est d'ailleurs toujours pas ouverte plusieurs
mois après l'alerte!
En matière d'évacuation, tout comme en d'autres
aspects de cette affaire, nous le verrons par la suite:
l'administration coloniale ne s'est pas montrée à la
hauteur des responsabilités qu'elle prétendait
être seule à exercer.
Or il était possible de faire beaucoup mieux. II
était possible d'associer tous les intéressés
- la population, les élus locaux, les transporteurs et les
scientifiques - a l'élaboration du plan ORSEC et d'obtenir
leur adhésion aux mesures nécessaires. On aurait pu
ainsi, sans heurts, réquisitionner pour lévacuation,
lensemble des moyens de transport civils et militaires.
Pour ce qui est d'intervenir dans une affaire qui concerne la
sauvegarde de la population,l'État s'est montré
beaucoup moins zélé.
Pour avoir élaboré seul le plan ORSEC, pour en avoir
écarté la population et même, les élus,
le préfet Aurousseau a provoqué une évacuation
dans le désordre et l'anarchie.
Le résultat de cette absence de plan d'évacuation
c'est que la population va quitter par ses propres moyens la zone
menacée par l'éruption.
C'est ainsi que des centaines de familles vont prendre la route en
direction de la zone d'accueil dans la pagaille.
Des bouchons interminables vont se former depuis la ville de
Basse-Terre jusqu'à Petit Bourg. Certains mettront plusieurs
heures pour effectuer une dizaine de kilomètres. Dans ces
conditions, le pire n'a été évité que
grâce au sang-froid dont la population a su faire preuve. Ce
qui est remarquable étant donné l'ampleur du danger
dont on la menaçait.
Ceux qui ne possédaient pas de voitures et ne pouvaient pas
non plus en louer, durent dans la plupart des cas partir à
pied et attendre que des particuliers veuillent bien les prendre en
passant.
C'est ainsi que des familles entières se rencontraient
depuis Saint-Claude et tout le long de la route conduisant à
Pointe-à-Pitre, transportant comme elles le pouvaient les
quelques rares bagages qu'elles avaient eu le temps d'emporter.
En définitive, cette évacuation coûta beaucoup
plus à la population qu'aux pouvoirs publics, tant au point
de vue financier qu'au point de vue moral.
L'administration aurait souhaité ne pas dépenser un
sou pour l'évacuation, qu'elle ne s'y serait pas prise
autrement.
L'accueil aussi fut
lamentable
Donc, du jour au lendemain 72 000 personnes se
réfugièrent dans les communes avoisinantes de la
côte Sous-le-Vent et en Grande-Terre. Certains
louèrent une maison, d'autres trouvèrent refuge chez
l'habitant et c'est finalement bien 20 000 personnes qui furent
entassées dans les écoles. Pour ces
réfugiés, c'était le commencement d'un
véritable cauchemar, qui allait durer plus de trois mois
pour la plupart. Car arrivés dans ces centres, ils purent
constater que l'administration n'avait rien prévu pour les
recevoir. Dans beaucoup de centres - cas de Gosier, Petit-Bourg
notamment - il n'y avait pas de lits, de sorte que les premiers
jours, nombreux sont ceux qui ont dormi à même le sol.
Bien souvent aucun service de restauration n'avait
été mis en place. L'improvisation, conséquence
de l'imprévoyance triomphait.
Ce ne sont pourtant ni le temps, ni les moyens qui avaient
manqué à l'administration colonialiste pour organiser
de manière rationnelle, et l'évacuation de la zone
dangereuse, et le relogement des populations concernées dans
des conditions décentes.
En effet, depuis plus d'un an le nombre de séismes
enregistrés était en nette augmentation. II y avait
déjà eu une première crise en mars, lorsque
les secousses avaient été perçues par les
habitants.
En juillet une partie de la population avait évacué
d'elle-même la région de Basse-Terre, lorsqu'il y eut
des projections de cendres. L'administration, le gouvernement
étaient bien au courant de tout cela. Ils savaient qu'il y
avait des risques d'éruption. II savaient que des
dispositions
devaient être prises au cas où il aurait
été impossible pour la population de cohabiter avec
le volcan en activité.
Pourtant rien n'avait été fait pour mettre sur pied
les structures d'accueil nécessaires à
l'hébergement de la population évacuée.
Là aussi, vantardise et mensonge servaient de couverture
à l'incompétence. Aurousseau qui est maître en
la matière était avantageusement relayé par
son chef Stirn.
la vie dans les centres
dhébergement
La vie dans les centres d'hébergement allait encore
prouver tout le mépris de ladministration coloniale
vis-à-vis dune population privée d'emploi, sans
ressources, réduite à létat dassistés,
ne devant compter que sur la seule pitance servie, pour ne pas
crever de faim.
Les premières familles qui arrivèrent dans les
communes durent parfois forcer les portes des écoles
qu'elles trouvèrent fermées. Certaines familles
furent obligées de dormir dehors, à la belle
étoile, faute d'abri.
Dans certaines communes, des réfugiés furent
généreusement accueillis durant quelques jours chez
les particuliers. II a parfois fallu attendre plusieurs jours pour
que les repas soient servis et que les réfugiés
interviennent auprès des municipalités.
Durant plusieurs semaines, les familles durent organiser le
couchage avec les moyens du bord. Bébés, enfants,
vieillards, infirmes, malades et adultes durent coucher sur les
tables de classe ou à même le sol. Ceux qui avaient eu
le temps de prendre des matelas ou des couvertures purent
aménager un couchage plus confortable.
Bien souvent il y avait un lit pour quatre personnes.
Les cantines municipales furent mises au service des centres. Leur
fonctionnement ne fut pas toujours bien organisé.
Dans certaines communes, les repas étaient bien
organisés, préparés à la cuisine
centrale du bourg puis répartis dans les différentes
écoles.
Dans d'autres communes (à Saint François par
exemple) la répartition des repas était faite
à n'importe quelle heure. A Mare-Gaillard, le petit
déjeuner fut souvent servi à 11 h et le
déjeuner à 15 h. Ce même repas du midi
contenait la ration du soir. De nombreux écoliers n'avaient
pas le temps de manger avant d'aller à l'école.
Quant aux rations alimentaires elles-mêmes, elles
étaient nettement insuffisantes. Nombreux sont ceux qui ne
mangeaient pas à leur faim.
Le problème des repas a souvent créé le
mécontentement dans les centres. Les réfugiés
s'en prenaient aux agents de la cantine, ce qui accentuait les
conflits entre population d'accueil et population
réfugiée.
Jusqu'à la veille du retour sur BasseTerre, certains
centres étaient carrément privés de
nourriture, notamment le dimanche. Cela traduisait l'impatience des
communes à ne plus avoir à supporter
financièrement cette charge alimentaire.
D'un autre côté le pouvoir colonial s'est servi de
cette soi-disant aide alimentaire pour faire croire que la
population avait été largement nourrie par la
mère patrie.
Problèmes de santé et d'hygiène
Sanitaires inexistants, manque d'eau et de soins, installations
électriques défectueuses eurent de graves
conséquences sur l'ensemble de la population
réfugiée.
Quelques exemples: au Lamentin, les réfugiés furent
souvent privés d'eau, à Chazeau-Abymes, l'eau d'un
vieil établissement scolaire était polluée.
Les familles durent acheter de l'eau minérale. A
Mare-Gaillard (Gosier) il existait un robinet et un WC pour une
centaine de personnes.
Quant aux problèmes de santé, ils ont
révélé les plus grandes carences de l'action
médico-sociale en Guadeloupe. Les mesures d'urgence, en cas
d'accident et de maladie ne pouvaient être prises faute d'un
personnel médical et d'un matériel adéquat.
Aucun contrôle médical systématique ne fut
organisé, ce qui est inadmissible quand il y a des centaines
de personnes qui cohabitent dans la promiscuité et qui
connaissent des problèmes d'hygiène graves.
Au Lamentin, un enfant eut le temps de mourir faute de transport
immédiat. Toujours dans ce centre deux femmes
accouchèrent à même le sol ne sachant où
s'adresser pour se faire transporter à l'hôpital.
Les enfants habitués à la fraîcheur de
Matouba-Papaye ou Saint-Claude étaient véritablement
rongés par les moustiques, ce qui leur occasionnait des
plaies sur tout le corps.
Voilà ce que fut la première mondiale d'O. Stirn! Et
pendant tout ce temps, la radio et la télévision nous
intoxiquaient de déclarations sur les bienfaits de l'aide de
la France.
Solidarité! Que de
mensonges en ton nom
Le gouvernement, mais par la voix de l'inévitable
Aurousseau et par celle du non moins fatal O. Stirn, n'a
cessé de nous chanter sur tous les tons les bienfaits de la
solidarité nationale. Sans la France, à les en
croire, nous serions restés au pied de la Soufrière,
dans l'attente de la mort. En fait de solidarité, c'est au
niveau du peuple guadeloupéen lui-même qu'elle s'est
essentiellement exercée; le gouvernement prenant sans
vergogne à son compte les effets de cette entraide
spontanée.
Les chiffres parlent d'eux-mêmes: sur 72 000 personnes qui
ont dû évacuer, environ 20 000 restaient au bout de
quelques jours dans les camps de réfugiés.
C'est-à-dire que les 2/3 des réfugiés se
trouvaient chez l'habitant, avec tous les problèmes que cela
comporte, pour une population dont le niveau de vie, en temps
normal, est déjà très bas. Certes, en
principe, les repas pouvaient être pris dans les centres,
mais bien souvent il fallait remplacer cette nourriture peu
alléchante.
La solidarité s'est également exercée au
niveau de certaines municipalités et des personnes
bénévoles, des jeunes qui se sont
présentés pour aider les réfugiés.
Certes, au bout d'un certain temps, on a pu voir dans la zone
d'accueil apparaître des plaisanteries aussi stupides que
méprisantes à propos du magma ou encore ça
sent le souffre à l'égard des
réfugiés.
Mais il reste que dans l'ensemble, la solidarité s'est
largement manifestée au niveau de la population et que sans
elle, l'insuffisance des mesures gouvernementales se serait
révélée de façon plus cruciale
encore.
Notre position face à
l'évacuation
En fin août, après l'évacuation, nous
faisons le point.
II faut remarquer, que nous critiquons l'évacuation
uniquement du point de vue de son impréparation, et des
conséquences sociales et économiques.
Nul ne pouvait imaginer à ce moment-là (nous
écrivions avant le retour de Tazieff, le 29 août) que
toutes les déclarations fracassantes de Brousse
renforcées encore par l'attitude alarmiste du préfet
Aurousseau, n'étaient que le fruit d'une panique absurde
communiquée à toute l'administration par un
professeur trop sûr de lui.
Imprévoyance, incurie, carence de l'administration
préfectorale
(29-08-76 Combat Ouvrier bi-hebdomadaire)
Cela fait maintenant près d'une semaine que des milliers de
gens s'entassent dans les écoles du nord de la Guadeloupe et
de la Grande-Terre. Depuis le 15 août où fut
lancé par l'administration l'ordre d'évacuation de la
zone menacée par l'éruption de la Soufrière
des milliers de gens, en majorité des travailleurs, des gens
pauvres n'ayant pu se procurer des logements plus convenables ou se
réfugier chez des parents ou des amis eux-mêmes
surchargés de réfugiés vivent dans des
conditions précaires.
Comme dans tous les cas semblables - catastrophe naturelle,
séisme, cyclone, etc... - ce sont les pauvres, les plus
démunis qui souffrent le plus des conséquences de ces
catastrophes.
Le gouvernement français semble satisfait de la
manière dont le transfert et l'accueil de la population de
!a région sinistrée se sont accomplis.
Ceux qui sont dans les centres de réfugiés, tous
ceux qui ont quitté précipitamment leurs affaires,
maisons, bêtes, etc... ne sont pas du même avis.
Leurs conditions de vie sont pour la plupart déplorables.
Et si cela n'est pas plus grave ce n'est certes pas grâce
à l'action de ce gouvernement. Mais bien grâce au
dévouement et au sens de la solidarité de tous.
La responsabilité de la situation déplorable dans
laquelle se trouvent des milliers de réfugiés incombe
entièrement au gouvernement. Car il savait depuis plusieurs
mois qu'il aurait été nécessaire
d'évacuer la région de Basse-Terre en cas
d'aggravation des manifestations volcaniques.
Le gouvernement a lui-même mis sur pied un soi-disant plan
ORSEC. Plan qui finalement s'est borné le moment venu
à donner l'ordre d'évacuation. Pour tout le reste, la
population s'est débrouillée seule pour
l'essentiel.
Là, comme en d'autres circonstances, Stirn parle beaucoup
mais la réalité est différente de ce qu'il
avance.
Pourtant le gouvernement avait du temps devant lui. II ne l'a pas
mis à profit pour prendre des dispositions
nécessaires permettant une vie plus décente dans les
centres d'accueil.
Pour ceux qui ont pu trouver des logements ailleurs que dans ces
centres, il y a eu aussi des difficultés. Ils se sont vu
réclamer bien souvent des sommes importantes pour avoir des
logements auprès des sociétés
immobilières. Alors que dans ces circonstances
particulières, il aurait fallu mettre tous les logements
disponibles à la disposition des réfugiés et
cela sans condition.
En ce qui concerne les centres de réfugiés là
aussi l'imprévoyance et l'incurie ont régné.
Au moment où les réfugiés y sont
arrivés il n'y avait bien souvent ni lits ni aucune
organisation pour permettre la vie de centaines voire de milliers
de gens pendant une période qui risque d'être
longue.
Et au moment où nous écrivons, il manque encore de
lits et de nourriture dans bien des centres. Monsieur Stirn qui
parle au nom du gouvernement français est bien mal
placé pour lancer des cocoricos triomphants sur la
manière dont l'accueil a été organisé.
Si la situation n'est pas pire c'est bien souvent grâce au
dévouement des bénévoles, de jeunes et de
certaines municipalités qui font tout pour améliorer
les conditions de vie des réfugiés.
D'une façon générale pour tous les
travailleurs la période actuelle est faite de nombreuses
difficultés dont beaucoup auraient pu être
évitées si l'administration coloniale avait fait
preuve de prévoyance.
Les travailleurs, qu'ils soient ou non dans les centres de
réfugiés, doivent s'organiser pour obliger
l'administration à améliorer les conditions dans
lesquelles ils vivent aujourd'hui. Cela d'autant plus que cette
situation d'attente en face des menaces d'éruption risque de
se prolonger pendant des semaines ou même des mois
encore.
Les travailleurs ne doivent pas accepter de vivre dans des
conditions où le confort le plus élémentaire
n'existe pas. Ils doivent eux-mêmes prendre en main
l'organisation de leurs centres. Ils doivent mettre à la
tête de ces centres des réfugiés élus et
responsables devant tous.
Pour faire face à la carence de l'administration il leur
est possible de prendre des mesures énergiques pour disposer
du matériel sanitaire, de l'eau, de la nourriture, des lits
qui manquent. II ne faut pas se contenter de demander à
l'administration de prendre des dispositions pour
réquisitionner le matériel qui est nécessaire.
Et si l'administration refuse de prendre ces dispositions, eh bien!
Il s'agira pour tous les travailleurs et tous les
réfugiés de les prendre eux-mêmes.
La politique du gouvernement impréparation et
autosatisfaction
(01 -09-76 Combat Ouvrier bi-hebdomadaire)
Face à la reprise d'activité de la
Soufrière, le gouvernement a fait preuve
d'imprévoyance. II n'a pas préparé
sérieusement l'évacuation de la région
menacée. Des milliers de gens se sont alors jetés sur
les routes, abandonnant toutes leurs affaires, certains (les
paysans) n'ayant même pas le temps d'aller s'occuper de leurs
animaux.
Le gouvernement ayant toujours refusé d'envisager
sérieusement l'hypothèse d'un tel déplacement
de population, n'avait pas préparé convenablement
l'accueil des réfugiés. Si bien que c'est dans des
conditions souvent désastreuses que des milliers de gens ont
été logés et à peine nourris.
Or, ce gouvernement disposait de plusieurs mois avant l'alerte
pour préparer une telle éventualité. II a eu
six mois pour lancer les constructions qu'il envisage seulement
aujourd'hui. II a eu six mois pour prévoir ne serait-ce que
l'hébergement dans des conditions correctes, avec des lits
en nombre suffisant, avec des conditions d'hygiène
acceptables.
Les travailleurs menacés par la catastrophe...
économique !
(03-09-76 Combat Ouvrier bi-hebdomadaire)
L'incertitude dans laquelle sont plongées les populations
évacuées de la zone menacée par
l'éruption de la Soufrière dure maintenant depuis
plusieurs semaines.
Mais ce qui inquiète le plus les travailleurs originaires
de la région de Basse-Terre, ce ne sont pas tant les
mauvaises conditions dans lesquelles ils vivent maintenant que
l'incertitude quant à ce qu'ils deviendront si cette
situation devait se prolonger. Car du fait de
l'impossibilité de vivre dans la zone menacée le
nombre d'emplois offerts aux travailleurs a diminué
considérablement. Or le chômage aussi bien en
Grande-Terre qu'en Basse-Terre était déjà
très important. Ce sont des milliers de travailleurs qui
n'ont pour vivre que le toit des écoles et les repas servis
dans ces centres d'accueil. Une telle situation devient de plus en
plus intolérable et le gouvernement - la préfecture -
ne prend aucune mesure sérieuse pour y faire face.
L'État préfère distribuer au compte-gouttes
une aide intéressée plutôt que de prendre des
mesures énergiques qui permettraient aux travailleurs en
chômage actuellement de trouver un emploi. Chaque jour le
préfet fait quelques promesses d'assistance et parle de
telle ou telle somme débloquée par le gouvernement.
Ces sommes pour la plupart sont ridiculement faibles et ne
permettent pas d'attaquer le problème essentiel qui est
celui de l'emploi.
Le gouvernement se sert de la misère et de la
détresse des travailleurs sans emploi pour faire sa
politique, il veut montrer que si le gouvernement ne donnait pas
à manger aux milliers de gens actuellement
réfugiés, ceux-ci mourraient de faim. II faudra
ensuite crier vive la France! C'est indécent! Et c'est bien
caractéristique de la politique colonialiste aux Antilles,
politique faite de paternalisme et de bonhomie hypocrite. Le
colonialisme veut faire des Antillais un peuple assisté et
dépendant, sans aucune dignité.
Les travailleurs ne peuvent accepter qu'on les réduise
à cet état de mendicité où leur vie et
leur conscience seraient aux mains du gouvernement.
Pour faire face au manque d'emploi, il y a des mesures
immédiates qu'il est possible de prendre.
II est possible de mettre immédiatement à la
disposition de centaines de travailleurs des centaines d'hectares
de terres propres à la culture. Et non pas des terres en
friche, des zones domaniales. Ces terres cultivables, elles
existent et sont détenues indûment par les gros
propriétaires de terres français et antillais. Il est
possible de réquisitionner ces terres sans attendre et de
les mettre à la disposition de ceux qui le désirent;
ainsi que le matériel technique qui lui aussi existe sur
place mais est concentré aux mains de quelques richards.
Dans les autres secteurs il est possible de dégager
rapidement des emplois en diminuant le nombre d'heures accomplies
par ceux qui ont un emploi et qui le plus souvent travaillent plus
de 40 heures par semaine. Et ceux-là ne devront pas faire
les frais de cette diminution d'horaire. Ils devront conserver
intégralement leur salaire. Mais dans les circonstances que
nous vivons le travail disponible doit être réparti
entre tous.
II est aussi possible de créer des emplois en
démarrant dans les plus brefs délais les chantiers de
construction des logements d'accueil.
Des comités de
réfugiés pour sauvegarder notre
dignité
Du jour au lendemain, des milliers de personnes se sont
retrouvées sans foyer, sans travail. II leur a fallu
s'installer tant bien que mal, soit chez un parent ou un ami, soit
dans les prétendus "centres d'hébergements". Qui
donc, à ce moment, pouvait prendre leurs problèmes en
considération?
II n'était naturellement pas question de se fier à
l'administration coloniale. Tous les jours, ils pouvaient
éprouver ce que valaient ses promesses et ses belles
paroles. Les élus? Dans tout ce remue-ménage, on ne
les voyait guère. Ils se contentaient de faire marcher les
"centres" avec les maigres moyens mis à leur disposition par
la préfecture. Quand certains d'entre eux ont eu l'occasion
de parler à la population - à la
radiotélévision - ce fut pour servir de faire valoir
au préfet.
Dans de telles conditions, la prise en charge par les
"réfugiés" eux-mêmes de la défense de
leurs intérêts était plus urgente que jamais.
Il était dès ce moment évident que les gros
propriétaires de banane, les gros commerçants, les
propriétaires de clinique trouveraient toujours les moyens
de se "débrouiller". Mais la population des camps de
réfugiés ne pouvait compter que sur
elle-même.
Une organisation était nécessaire pour
défendre les intérêts des
réfugiés face à l'administration et aussi pour
discuter avec les municipalités où les centres
étaient implantés pour organiser la
collectivité ainsi créée. Mais cette
organisation pour être démocratique et efficace,
devait prendre naissance à l'intérieur même des
centres.
Des centaines de personnes se trouvaient du jour au lendemain
contraintes de vivre ensemble dans des locaux non adaptés.
Beaucoup n'étaient pas habitués à une vie
commune. Les problèmes du nettoyage, de l'hygiène, de
l'entraide, du renforcement des liens entre les
réfugiés étaient à l'ordre du jour.
Seul un organisme démocratique comme le comité, avec
des représentants élus des réfugiés
eux-mêmes en assemblée générale pouvait
mener à bien cette tâche. Partout où des
comités ont vu le jour, les réfugiés se sont
sentis plus forts face à l'administration coloniale et ont
mené des actions souvent couronnées de succès,
au lieu de subir passivement leur sort. Les centres où les
réfugiés se sont organisés furent aussi les
seuls à ne pas être atteints par la
démoralisation.
Les, comités ont permis aux réfugiés de
sauvegarder leur dignité. Ce ne fut pas là leur
moindre succès.
Le comité unitaire de soutien aux
réfugiés
La création de ce "comité unitaire" fut une
réponse à la vaste propagande du pouvoir colonial,
qui manifestement tenta de profiter de la situation
créée par les menaces d'éruption de la
Soufrière, pour orchestrer une véritable campagne
politique favorable au maintien du statut actuel de la Guadeloupe.
Le comité unitaire de soutien aux réfugiés se
constituait le 24 août.
II regroupait:
- pour les syndicats: le SPECOG (commerce), la CGT, la FTG
(bâtiment), la FEN (enseignement) et le SIPAG
(enseignement).
- pour les organisations politiques: le GRS et COMBAT OUVRIER .
Le PCG qui avait été invité refusa d'y
participer.
Notons également que le SIPAG qui avait accepté de
faire partie du comité, devait par la suite le quitter du
fait de la présence de la FEN.
Les manifestations du comité
Le comité organisa une conférence de presse le 6
septembre et deux conférences publiques dans les communes de
Pointe-Noire et de Baie-Mahaut. II publia sous forme de tract une
déclaration générale sur la situation
créée par l'évacuation et un second tract sur
les problèmes de la rentrée scolaire dans lequel le
comité mettait en lumière l'imprévoyance et
l'irresponsabilité du pouvoir colonial.
Halte à l'intimidation policière au centre de
réfugiés du Lamentin
(17-11-76 Combat Ouvrier mensuel N° 68 commente un tract
du comité de soutien)
Le tract dénonce également les "mauvaises
conditions" de travail (heures supplémentaires, salaires en
retard que connaissent les agents de la cuisine (...)
débordés et mal payés). Les mauvaises
conditions imposées par l'administration sont responsables
de heurts entre agents et réfugiés et le
Comité propose des solutions.
"Exiger que du personnel supplémentaire soit
embauché. Ce ne sont pas les chômeurs qui manquent
dans la région du Lamentin! Et si les agents veulent
bénéficier des fêtes chômées, il
est possible que les réfugiés préparent
eux-mêmes les repas. Certains d'entre-eux servaient les repas
dans les cantines de Basse-Terre."
"L'administration évite soigneusement d'appliquer ces
solutions. Ce qu'elle cherche en réalité c'est
réduire au maximum tous les frais qui permettraient
d'organiser au mieux la vie des réfugiés. Elle a
choisi de laisser se dégrader la situation dans les centres
pour décourager les réfugiés et les obliger
à regagner Basse-Terre de leur propre gré. Elle
compte aussi sur les divisions qui peuvent exister entre les
réfugiés et la population d'accueil."
Le comité des réfugiés signale d'autres
aspects de cette politique délibérée de
l'administration:
Depuis deux mois les médicaments n'existent pas
dans le centre et les produits d'entretiens sont servis au
compte-gouttes. Les sanitaires ne sont pas réparés
(..), ce qui risque à la longue de créer des
problèmes d'infection très graves". II soulève
aussi le problème de l'emploi:
Ceux qui ont pu travailler dans le fond de chômage
n'ont pas été payés jusqu'ici. II est
inadmissible que ceux qui travaillent perçoivent leur
salaire en retard.
Tels sont les problèmes auxquels se heurtent les
réfugiés. Et à leur mécontentement
l'administration répond par la force et l'intimidation
policière. Les réfugiés proclament leur
volonté de lutter pour faire respecter leurs droits et leur
dignité. Ils concluent: Nous faisons appel au soutien de la
population et des travailleurs du Lamentin pour exiger:
-UNE MEILLEURS ORGANISATION DU TRAVAIL DES AGENTS DE LA
CUISINE QUE NOUS SOMMES PRÊTS A SOUTENIR
-UNE RATION ALIMENTAIRE EN QUANTITÉ SUFFISANTE ET DE
MEILLEURE QUALITÉ
-AUCUNE SUPPRESSION DES REPAS
-DES PRODUITS D'ENTRETIEN ET DES MÉDICAMENTS
-LE PAIEMENT IMMÉDIAT DES JOURS DE TRAVAIL.
Les centres d'hébergement:
une illustration de l'imprévoyance de l'administration
préfectorale
(01 -09-76 Combat Ouvrier mensuel N° 65)
Suite aux manifestations de la Soufrière et à
l'évacuation d'une partie de la Basse-Terre, 20 000
personnes se sont retrouvées dans les écoles des
communes d'accueil baptisées "centres
d'hébergement".
Mais en fait d'hébergement, il s'agit plutôt d'un
entassement des sinistrés les uns sur les autres dans des
locaux scolaires souvent vétustes, sans sanitaires, sans
douches et parfois même sans eau courante et
électricité.
En outre, dans la majorité des cas, c'est à leur
arrivée dans les centres que les réfugiés
durent eux-mêmes tout installer: lits, quand il y en avait,
matelas et autre matériel de couchage. Pourtant, il y avait,
parait-il depuis plusieurs mois, un plan ORSEC mis sur pied,
où tout avait été prévu.
Comment voyions-nous le
problème de la sécurité
À plusieurs reprises nous avons attiré l'attention
des travailleurs sur la nécessité d'organiser
eux-mêmes leur propre sécurité.
Fort heureusement, la situation ne s'est pas aggravée au
point où les travailleurs auraient eu à prendre en
main la responsabilité d'une telle intervention.
Si cela avait été le cas, si éruption il y
avait eu, ce problème aurait été majeur. II
aurait des prolongements dans l'organisation matérielle de
la vie même de la collectivité des
réfugiés.
La ligne développée dans l'article ci-dessous n'est
pas restée lettre de journal. Elle a connu un début
de réalisation, par l'intervention de nos camarades dans les
centres de réfugiés de Lamentin et Sainte-Rose, puis
dans une moindre mesure à Baie-Mahault.
organisons notre sécurité!
(19-10-76 Combat Ouvrier mensuel N° 67)
Que la préfecture autorise la population à
pénétrer et à vivre dans une partie de la
zone, soit. Cela peut se concevoir, mais, qu'elle n'ait pris aucune
mesure de sécurité sérieuse, cela est tout
simplement criminel. Et, ce n'est certainement pas la venue d'un
général pour installer des sirènes dans la
région de Capesterre, en survolant la région... en
avion! qui changera quelque chose.
C'est un véritable plan d'ensemble de la
sécurité dans toute la région,
détaillé et efficace qu'il faudrait mettre sur pied,
en y associant la population elle-même. Mais, actuellement,
au moment où l'on s'apprête à faire revenir la
population scolaire à Capesterre rien de tout cela n'est
fait, même pas envisagé.
Quels moyens de transport sont prévus, en cas
d'évacuation immédiate? Les points de repli sont-ils
prévus? Quelles dispositions sérieuses ont
été prises en cas d'alerte pendant les heures de
classe? Y a t-il une organisation par quartier, par hameau?
Où les sirènes vont-elles être placées?
Sont-elles en nombre suffisant? Est-il prévu des exercices
d'alerte pour toute la population? Dans quelles conditions
doivent-ils se dérouler? Est-il prévu une
éducation de la population sur les questions volcaniques?
Voilà autant de questions actuellement en suspens et la
liste pourrait s'allonger. En cas de danger actuellement, c'est
à une effroyable pagaille que l'on risque d'assister.
Cependant, si ladministration coloniale qui comme son gouvernement
a la manie du secret ou de la conspiration, ne dévoile pas
son plan, à la population de lui en imposer un, en
s'organisant elle-même.
En effet, compter sur une administration aussi désinvolte
et incapable peut être très dangereux pour la
population. C'est pourquoi, il est urgent qu'elle crée des
comités de quartier, élise des responsables en son
sein à tous les niveaux, qu'elle compte sur ses ressources
propres: dénombrer les véhicules à deux ou
à quatre roues, camionnettes, contrôler l'installation
des sirènes ou les installer elle-même,
contrôler ou rechercher les zones de repli à l'abri du
volcan, vers Goyave et Petit-Bourg, installer des baraquements de
refuge, etc...
Dans le même temps, il faut aussi que la population
intervienne au Conseil Municipal et contrôle tous les
organismes techniques et administratifs chargés des
problèmes liés à la menace du volcan. La
population doit avoir ses propres représentants à
tous les niveaux.
Ce ne sont pas les promesses mirobolantes d'un préfet, mais
seule l'organisation populaire qui permet d'avoir le maximum de
garantie quant à sa propre sécurité.
la rentrée scolaire:
l'administration coloniale s'y est
distingué
La rentrée scolaire est traditionnellement
désastreuse en Guadeloupe. Les conditions
particulières de cette année, du fait de l'incurie de
l'administration l'ont transformée en une véritable
pagaille.
Le problème qui se posait était celui de la
scolarisation en Grande-Terre de tous les élèves de
la zone évacuée, la plupart des établissements
scolaires étant occupés par les
réfugiés.
Le 15 septembre, date à laquelle, envers et contre tout, le
gouvernement avait maintenu la rentrée, la plupart des
établissements n'étaient pas en mesure de
fonctionner: manque de locaux, enseignants non encore
affectés, emplois du temps non faits. Des milliers
d'élèves ne savaient pas encore où ils
étaient inscrits et souvent ils ne l'étaient pas.
les tentes et le travail à mi - temps
Le travail sous les tentes et un système de travail
à mi-temps devaient selon le gouvernement permettre
d'assurer une bonne rentrée...
Dans bon nombre d'écoles, les tentes se sont
avérées trop petites. Bien souvent elles furent mal
disposées, en plein soleil ou dans la boue. Une chaleur
étouffante y régnait. Des enseignants
refusèrent de travailler dans de telles conditions et bon
nombre de parents d'élèves, ceux de Baie-Mahaut par
exemple, s'opposèrent aussi à une telle solution.
Bref, bien qu'à certains endroits favorisés par le
climat et l'ombre, les tentes purent être fonctionnelles,
cette solution ne fut pas la panacée promise par le
gouvernement.
Quant au travail à mi-temps dont tout à coup le
ministre de l'éducation nationale, Haby, découvrait
les vertus, il fut organisé de façon tout aussi
anarchique. L'exemple des élèves du Lycée
Baimbridge est particulièrement frappant: quittant le
lycée à 19 h ils devaient revenir le lendemain
à 7 h pour suivre 5 h de cours d'affilée. Le cas des
élèves réfugiés, devant regagner le
soir le Lamentin ou un autre centre éloigné, avec
tous les problèmes de transport et la fatigue d'un tel
rythme était tout simplement révoltant. II
n'était pas rare d'en voir sur les routes à une heure
avancée de la soirée, "faire du stop" pour regagner
Sainte-Anne, le Lamentin, Sainte-Rose ou une autre commune.
Les retards et les absences furent donc la règle chez les
élèves.
Les pompiers de Paris étaient venus prêter main-forte
contre la Soufrière!
II faut ajouter à cela la fermeture des internats et des
cantines qui ne pouvaient fonctionner pour les
élèves. Le scandale des pompiers de Paris occupant
l'internat de Baimbridge est encore dans toutes les
mémoires.
Vouloir, comme le gouvernement colonial, abriter dans le
même établissement scolaire: 3 lycées, un CET,
les bureaux de la préfecture, les pompiers de Paris et
assurer une bonne rentrée scolaire, c'était chercher
à résoudre la quadrature du cercle. II fallait que
quelqu'un en pâtisse. Ce furent les élèves. La
rentrée scolaire de septembre fut donc un échec du
gouvernement. II fallut attendre novembre et même
décembre pour que les classes se tiennent d'une façon
à peu près correcte.
l'attitude du gouvernement
Face au mécontentement général et aux
protestations syndicales, le gouvernement persistait à se
féliciter de la bonne marche des choses.
Les représentants du pouvoir colonial se lancèrent
dans un véritable délire verbal de promesses en tout
genre. On promit tout: locaux, classes légères,
noyaux de CES, création de postes, transport
d'élèves, construction de cases et de logements pour
les réfugiés afin de dégager les
écoles...
Le ministre Haby arriva en Guadeloupe le 23 septembre pour
quelques heures et promit tout cela. II annonça
l'arrivée de 300 structures démontables
échelonnées sur un mois et demi, il promit aussi
l'augmentation des bourses d'études et du nombre des
bénéficiaires. Le tiers des classes promises arriva.
Quant aux bourses les élèves les attendent
toujours.
retour dans la zone dangereuse
À partir de novembre, un premier retour s'opéra
dans certaines communes évacuées. D'abord à
Capesterre et Vieux-Habitants, ensuite à
Trois-Rivières. II fallut donc organiser une nouvelle
rentrée scolaire. Certains établissements ne purent
fonctionner réellement qu'au mois de décembre car bon
nombre de familles réfugiées hésitaient encore
à rentrer et les problèmes de sécurité
ne sont toujours pas résolus.
En janvier, les élèves et les enseignants de
Basse-Terre - Saint-Claude sont retournés dans leurs
établissements d'origine. Cela n'a pas manqué de
poser de multiples problèmes.
En fait, l'année scolaire 76-77 sera pour les
élèves une année fortement compromise sur le
plan scolaire. Ces multiples mouvements et les problèmes
sociaux et familiaux qu'ils posent auront des conséquences
graves sur les études de milliers d'élèves. La
Soufrière a bon dos! En fait l'imprévoyance et
l'incohérence de la politique gouvernementale seront pour
une grande part responsables de cette situation.
division entre population d'accueil et
réfugiés
Dès la rentrée l'on assistait dans certaines
communes à des manifestations d'hostilité à
l'égard des personnes réfugiées encore dans
les écoles. Dans certains cas, ces manifestations ont failli
se transformer en bataille rangée entre certains habitants
des communes d'accueil et les réfugiés. Ce fut le cas
à Sainte-Rose et à Baie-Mahaut où les parents
d'élèves s'en sont violemment pris aux
réfugiés et ont voulu les chasser
immédiatement des écoles. II semble que à
Goyave, à Sainte-Anne et au Gosier, il y eut aussi des
frictions de ce genre. Ces événements étaient
prévisibles. Le pouvoir savait lui aussi que ces
affrontements étaient une éventualité à
ne pas écarter si, à la date de la rentrée,
les écoles étaient toujours occupées.
Non seulement le pouvoir n'a rien fait pour éviter une
telle situation, mais il l'a délibérément
laissé pourrir, entretenant ainsi la division de la
population.
À ce propos dans notre bihebdomadaire du 2 octobre, nous
écrivions "La division entre personnes partageant
fondamentalement les mêmes intérêts, a toujours
été l'arme des colonisateurs. Ils lont pendant
longtemps utilisée en Afrique et tout récemment en
territoire français des Afars et des Issas. Le colonialisme
serait heureux de pouvoir en faire autant entre les gens de la
Basse-Terre et gens de la Grande-Terre. Ainsi, il lui serait facile
de déclarer par la suite que la présence des forces
de répression en Guadeloupe était utile pour
précisément maintenir l'ordre. Mais il y a aussi
ceux, maires de certaines communes d'accueil, qui attisent ou
couvrent l'hostilité de leurs électeurs contre les
réfugiés. C'est indigne! Ils ont peur de
déplaire à leurs
électeurs, car les élections municipales sont
proches."
Capesterre: une rentrée exemplaire!
La rentrée scolaire sur Capesterre fut loin de se faire
instantanément à la date prévue par
l'administration, c'est-à-dire le 18 octobre. Le 20, alors
que (à en croire les chiffres officiels, certainement
"gonflés" pour l'occasion) les trois quarts de la population
adulte avaient regagné la commune, à peine 50% des
enfants avaient rejoint les écoles, dont certaines
n'étaient pas encore ouvertes.
Certes, l'une des raisons de ce peu d'empressement était
que beaucoup préféraient en toute logique, revenir
après les vacances de la Toussaint. Mais, il y avait une
autre raison de n'être pas très enthousiaste: les
prétendues mesures de sécurité pour
l'évacuation rapide des élèves relevaient de
la sinistre plaisanterie.
Le plan ORSEC communiqué aux enseignants prévoyait
ceci: ils devaient se rendre à pied jusqu'à la plage
de Roseau, en compagnie des élèves; et c'est
là qu'ils attendraient les cars destinés à les
évacuer. Le tracé d'une piste était
prévu, pour éviter le long détour par la route
nationale. Mais pour se rendre à Roseau, il faut traverser
deux rivières: on promit la construction rapide d'un
pont.
À la rentrée des vacances de la Toussaint, rien
n'avait été fait. visiblement, on espérait que
parents et enseignants du CES et du CET allaient oublier ces
"détails". Ce ne fut, hélas pour l'administration,
pas le cas. Le 4 novembre, 300 parents d'élèves et
professeurs manifestèrent dans les rues de Capesterre,
exigeant l'application des mesures promises.
L'effet ne se fit pas attendre: le jour même la
préfecture téléphonait pour annoncer que les
travaux de construction du pont allaient commencer: ce qui fut fait
le lundi 8.
À trois-Rivières, le plan ORSEC fut lui aussi un
tissu de contradiction. II s'agit d'attendre pendant une heure et
demie devant la place de l'église que les cars venus de
Pointe-à-Pitre pour certains, mènent les
élèves à Vieux-Fort?
Là les structures d'accueil sont peu nombreuses et
réservées à la population scolaire; les
parents devront donc s'y rendre pour repartir ensuite, où
ils voudront avec leurs enfants... Le tout devant se faire par une
route reliant Vieux-Fort à Trois-Rivières, dont on
attend toujours qu'elle soit viable. Mais là, rien n'est
entrepris pour l'instant, les réunions entre parents et
enseignants n'ayant jusqu'à présent pas abouti
à une action concrète.
La conclusion s'impose d'elle-même: seule la mobilisation de
la population, telle qu'elle a eu lieu à Capesterre, peut
obliger l'administration coloniale à respecter ses
engagements
Conséquences
économiques de lévacuation
L'évacuation tardive, mal ou pas du tout
préparée a créé une situation de crise.
Les conséquences économiques n'ont pas tardé
à se faire sentir.
L'une des catégories sociales qui est la plus durement
atteinte est la petite paysannerie de Saint-Claude et Baillif.
Les ouvriers eux ont perdu purement et simplement leurs salaires
pendant toute cette période de troubles.
produits maraîchers: introuvables ou trop chers, c'est
le système colonial qui en est responsable
(17-11-76 Combat Ouvrier mensuel N° 68)
Les conséquences de l'évacuation anarchique de la
région de Basse-Terre se font chaque jour sentir un peu
plus. Les problèmes rencontrés lors de la
rentrée scolaire, le chômage forcé de milliers
de travailleurs, ont été le prélude à
une catastrophe économique aux dimensions incalculables. Les
consommateurs sont à l'heure actuelle en train d'en payer
les conséquences : hausse des prix et pénuries de
certains produits maraîchers. II est impossible de trouver de
la laitue, des carottes, ou des navets sur les marchés de
Pointe-à-Pitre et des communes. Quand par bonheur on en
trouve, c'est à des prix exorbitants. Ainsi, deux
têtes de laitues coûtent actuellement 5 F. Nombreux
sont les gens qui, à ce prix, préfèrent ne pas
en consommer. Mais il y a mieux: c'est auprès des grands
magasins (Prisunic, Escale) que les revendeurs des marchés
locaux se ravitaillent en carottes et en navets. Qu'en Guadeloupe,
un pays aussi arrosé, on ne puisse pas trouver de la salade
et autres produits maraîchers, en grande quantité et
à des prix abordables, cela prouve à quel point la
production agricole est en crise. Certes, la situation actuelle
découle directement de l'arrêt pendant plus d'un mois
de toute activité des maraîchers dans les communes de
Saint-Claude, Baillif et Vieux-Habitants, principaux fournisseurs
en salades et autres produits maraîchers. Mais cela
déjà, pouvait être évité, soit en
maintenant une certaine activité dans la zone dangereuse
avec tous ceux des maraîchers qui le voulaient, soit en
mettant à la disposition des maraîchers de la terre
dans la zone de repli. II appartenait à ceux qui nous
gouvernent d'en prendre la décision. Ils ne l'ont pas fait.
Les victimes en sont à la fois les consommateurs qui payent
5 F deux laitues, et les maraîchers qui sont sans ressources.
Mais si on en est arrivé là, c'est essentiellement
à cause du système économique et social qui
prive de terres et de moyens tous les agriculteurs en mesure de
produire. Ce système est tel que les meilleures terres
cultivables de la Guadeloupe sont détenues par des
sociétés qui les utilisent pour les seules cultures
de la canne et de la banane.
Là comme ailleurs, le responsable ce n'est pas la
Soufrière mais bien le gouvernement lui-même, qui
soutient cette organisation économique.
(28 - 07 - 76 Combat Ouvrier mensuel N°64)
Les premières manifestations de la Soufrière
ont entraîné une véritable
désorganisation de la vie économique de la
région.
-Si les différents ministres et autres représentants
de ladministration se sont empressés d'annoncer des mesures
visant à poursuivre le développement de la
région de Basse-Terre, entendons par là à
assurer aux capitalistes le maintien de leur taux de profit,
personne en revanche n'a soufflé mot du paiement des
journées perdues par les travailleurs.
-Il n'y a pas de raison qu'ils soient privés de leur
salaire, leur seule ressource, pour ces journées de
chômage forcé. Si les patrons déclarent ne pas
pouvoir payer, et à coup sûr ils le feront, les
travailleurs ne doivent en aucune façon se laisser prendre
à ces arguments. Les capitalistes recevront à coup
sûr des subventions et des aides de toutes sortes de
l'administration qui déjà en temps normal se montre
fort généreuse à l'égard des riches.
Ils n'ont qu'à prendre sur ces subventions pour indemniser
leurs salariés.
les conséquences
économiques de l'évacuation
L'évacuation de la région de la BasseTerre, et
l'inactivité économique qui en a
résulté n'ont pas été sans
conséquence.
les conséquences économiques
générales
En effet, pendant plusieurs mois, les entreprises commerciales,
industrielles et agricoles durent se résigner à
fermer leurs portes. Les plus importantes purent, certes
après un mois ou deux, se réinstaller en
Grande-Terre, sans pour autant retrouver leur niveau
d'activité d'avant le 15 août.
Des cliniques privées, elles aussi, durent
déménager causant de lourds préjudices
à la fois aux malades et aux salariés.
Cet arrêt des activités plaça donc bon nombre
de petits entrepreneurs dans des situations difficiles. Certains
devaient continuer à faire face à de nombreuses
échéances (loyer ou effets de commerce) alors que
dans le même temps, ils ne touchaient aucun revenu.
Les pouvoirs publics ne décidèrent aucun moratoire
des loyers ou des traites, aggravant ainsi la situation
financière de nombreuses petites entreprises et de ceux qui
n'avaient pas loué un autre logement en zone d'accueil.
Des agriculteurs ont perdu une partie ou la totalité de
leur production agricole. Ils ont perdu des animaux et connu une
période de non-production de plus de trois mois. Des petits
commerçants eux aussi sont dans ce cas. Leur boutique
étant restée fermée pendant tout ce temps, ils
n'ont rien vendu et ne peuvent donc pas faire face à leurs
échéances. Des familles ont eu des dépenses
supplémentaires en loyers, déplacement,
déménagement, etc...
Les travailleurs de toutes les branches de l'économie,
employés de commerce, des hôpitaux, ouvriers des
services publics, dockers, employés de bureaux tous se
retrouvèrent du jour au lendemain rangés parmi les
chômeurs. Et si certains d'entre eux eurent la
possibilités de retrouver dans la région de
Pointe-à-Pitre un emploi similaire ou un simple
"dépannage", il n'en fut pas de même pour la
majorité. En particulier la situation des travailleurs des
plantations fut assez critique. Eparpillés aux quatre coins
de la Grande-Terre, on leur fit miroiter la possibilité de
travailler, sous certaines conditions dans la zone dite interdite.
Mais ils devaient prendre à leur charge les dépenses
de transport. Ce qui, vu le bas niveau des salaires
représentait une grosse partie de leurs gains
journaliers.
premier bilan
D'après des chiffres publiés par la commission
d'étude désignée par le Comité
Économique et Social, la situation économique peut
être illustrée comme suit.
Outre les secteurs dont nous avons parlé plus haut, les 40
entreprises du bâtiment de la région ont cessé
toute activité durant l'alerte et l'évacuation. Elles
ont mis au chômage les ouvriers qu'elles utilisaient. Soit
près de 80% des 700 travailleurs du bâtiment de la
région.
Dans le commerce et l'industrie, ainsi que dans les services en
général, il n'y aurait eu que 5% des salariés
à retrouver leur emploi en zone d'accueil. Pour les PME
(petites entreprises), on estime que 18 d'entre elles ont
fermé complètement soit la quasi totalité.
Quand on étudie l'activité portuaire et
l'expédition de la banane c'est là encore le
même constat de faillite. Une partie de la banane a pu
être expédiée par le port de
Pointe-à-Pitre. Mais ces expéditions n'ont
représenté que moins de la moitié de
l'expédition normale.
Pour le tourisme les pertes ont été aussi
importantes. II faut dire d'ailleurs que les déclarations
alarmistes du ministre des colonies n'y ont pas été
pour rien. Ne prévoyait-il pas l'évacuation de toute
la Guadeloupe? Dans la zone évacuée 5 hôtels
ont fermé et licencié leur personnel. Ailleurs la
réduction d'activité a été très
importante. Le rapport de la commission citée parle de 13
640 nuitées perdues (pour cause d'annulations) la saison est
réduite de 50 % ce qui s'est déjà traduit par
la réduction de 90% des transports touristiques. Les
répercussions seront d'ailleurs longues à s'estomper
étant donné que les voyages s'organisent longtemps
à l'avance. Là aussi il y a eu des licenciements:
près de 90 emplois supprimés . Sans compter les
répercussions sur le petit commerce touristique, sur la
restauration etc... Les restaurants auraient vu leurs
activités diminuer de moitié durant cette
période.
Mais la situation économique s'illustre aussi par le
montant des prêts consentis par les organismes bancaires.
Ceux-ci auraient sorti près de 500 milliards anciens. Soit
pour les particuliers, soit pour des entreprises, pour
l'administration ou les communes.
pertes subies par les travailleurs
Pour les travailleurs c'est d'abord le chômage pour tous
les premiers jours et même les premières semaines du
repli hors de la zone dangereuse. Pendant toute cette
période, le préfet Aurousseau qui parle beaucoup ne
dira rien du sort des travailleurs ayant perdu leur emploi du
fait
d'une décision administrative.
Si l'on se réfère toujours aux chiffres de la
Commission citée plus haut on s'aperçoit que les
pertes en journées de travail ont été
très grandes. Elles correspondent â des salaires se
montant à plus de 84 millions de francs actuels. Si on
estime le nombre de salariés réguliers dans la
région à un chiffre avoisinant les 15 000 c'est plus
de 500 F que chaque travailleur a perdu pendant ces mois de
déplacement imposé par une politique coloniale
stupide et à courte vue.
Bien sûr ces chiffres sont une estimation approximative et
méritent certainement des correctifs. Mais dans l'ensemble
ils reflètent la réalité. De son
côté, le rapport du Conseil régional estimait
que deux mois après l'évacuation 60 % de la
population active restait inemployée.
Pour faire face à cette situation la direction de l'emploi
et de la main-d'oeuvre interviendra auprès d'un certain
nombre d'entreprises, de cliniques privées notamment, pour
empêcher des licenciements et imposer la réembauche
des employés. Mais c'était sans compter avec les
vieilles habitudes. Aucun patron n'a jamais considéré
qu'il devait la moindre obéissance à cet organisme
qui le plus souvent est à leur dévotion. II en sera
ainsi pendant une période particulièrement grave pour
toute la population. Le préfet réclamait des efforts,
des sacrifices, de la compréhension de tout le peuple mais
précisément ceux qui ont la fortune et les moyens de
production ceux qui donnent du travail eux n'estimaient pas devoir
répondre à un tel appel. II ne leur était
d'ailleurs pas adressé. Les licenciements se poursuivront
sans que rien ni une intervention, ni même une pression
réelle des autorités coloniales ne viennent obliger
les patrons à les arrêter. Quand Aurousseau et Stirn
parlaient d'efforts à faire ou de compréhension c'est
uniquement aux travailleurs, aux pauvres qu'ils s'adressaient.
C'est à ceux-là qu'on demandait d'accepter la
situation.
Pendant des semaines, pour répondre à un
mécontentement latent, la Préfecture va parler -une
fois encore- de chantiers de chômage, mais uniquement pour
certaines catégories de travailleurs.
En fait, le nombre de gens qui eurent accès à ces
chantiers de chômage fut extrêmement restreint. Et
encore durent-ils bien souvent se battre pour toucher leur maigre
paye.
volcano-démagogie! quand
Stirn et Aurousseau reniflent l'odeur du soufre ou
l'équipée scientifique
Au mois de mars 1976, lors des premières manifestations
importantes de la Soufrière, Haroun Tazieff
dénonçait le manque de matériel de
surveillance du volcan. Le gouvernement promit alors d'envoyer les
appareils nécessaires.
Au mois de juillet, Michel Feuillard, directeur du laboratoire de
physique du globe en Guadeloupe, nous apprenait qu'il n'avait
toujours rien reçu et qu'il était obligé de
suivre les faits au jour le jour, comme tout un chacun.
Olivier Stirn, le ministre des colonies, affirma, des
trémolos dans la voix, que les crédits seraient
accordés de plus vite possible. Nous étions alors le
10 juillet, donc deux jours après une importante projection
de cendres, quatre mois après les premières
manifestations volcaniques.
Le gouvernement a voulu tranquilliser la population en lui faisant
miroiter l'octroi de crédits et de matériel
moderne.
En réalité, rien de sérieux n'avait
été fait jusqu'alors en matière de
surveillance du volcan et de sécurité des habitants.
Pas de matériel, un seul spécialiste sur le terrain,
Michel Feuillard.
Quelques jours plus tard, les volcanologues des Antilles et ceux
venus de France dont Tazieff avec un premier contingent de
matériel, parvenaient à la conclusion, après
quelques heures d'observation et de travaux, qu'il n'y avait pas de
danger d'éruption violente.
Le matériel resta, parait-il, sur place et le gouvernement
encore une fois, promit à la hâte que des
crédits seraient votés pour améliorer le
fonctionnement du laboratoire de physique du globe.
Entre temps, une bonne partie de la population, après la
projection spectaculaire de cendres dans toute la région de
Baillif à Gourbeyre, avait évacué rapidement.
L'angoisse s'était emparé de milliers de
travailleurs, de pauvres, sans ressources, ne sachant que faire. La
légèreté, ou plutôt l'insouciance
criminelle, avec laquelle le pouvoir colonial avait agi en ce qui
concerne la sécurité de la population, avait fait
naître un élément d'incertitude, de
méfiance, même vis-à-vis des scientifiques
comme Tazieff, dont certains se demandaient sur quoi se fondait son
optimisme.
Ce n'est vraiment qu'à partir du 15 août que le volcan
fut plus sérieusement surveillé. L'équipement
en sismographes fut complété par la mise en place
d'autres appareils perfectionnés et une équipe de
scientifiques fut constituée au Fort Saint-Charles,
transformé pour la circonstance en laboratoire.
II a donc fallu le fameux "nous courons à la catastrophe"
du professeur Brousse pour que l'administration coloniale prenne
hâtivement quelques mesures de surveillance du volcan.
Et alors, elle pécha -non plus par insouciance comme elle
l'avait fait jusqu'ici- mais par exagération. Par son
attitude, elle permit une dramatisation considérable des
événements. Perdant tout sens critique, oubliant les
recommandations précédentes de Tazieff (en juillet),
rejetant le point de vue plus mesuré des scientifiques
liés à Tazieff, le préfet Aurousseau et le
ministre Stirn ne voudront plus qu'une chose: réaliser en
Guadeloupe ce qu'il appelleront une première mondiale.
C'est finalement bien à partir du climat d'incertitude
régnant depuis le début, que tout le reste du
scénario s'est monté.
Car le pouvoir, sachant lui-même qu'il navait pas pris
à temps les mesures de surveillance et détude du
volcan, a été plutôt enclin à accorder
crédit aux propos les plus alarmistes.
II fallut dès lors trois mois et une bataille incessante
des gens les plus sensés en Guadeloupe et de l'équipe
de Tazieff, pour revenir à une attitude plus consciente et
plus raisonnable.
II faut ajouter que l'atmosphère régnant dans la
région Basse-Terre-Saint-Claude, ne laissera pas
indifférents les savants eux-mêmes. Ni Brousse ni
Feuillard au début d'août ne pourront échapper
à la contagion de la panique.
Mais le problème n'est pas que savants et autorités
politiques aient cru en la gravité d'une éruption
dont Tazieff avait -s'appuyant sur une vaste expérience-
affirmé qu'elle ne pouvait pas surprendre, même si
elle devait jamais s'aggraver. Ce qui est en cause, c'est la
méthode suivie, la politique qui fut, dans cette affaire,
celle du gouvernement colonial.
Quand on reprend le fil des événements, on
s'aperçoit qu'en fin de compte, le volcan a commencé
à être bien étudié sur toutes les
coutures, à partir du 14 août. Les propos de Brousse
ont eu au moins cet effet bénéfique, c'est qu'ils ont
obligé l'administration -l'affaire devenant la "une" de
l'actualité internationale pendant quelques temps- à
se montrer plus sérieux vis-à-vis de la
Soufrière.
II fallut environ 4 à 6 semaines d'études, de
discussions, d'observations approfondies, face à une
panoplie plus large d'instruments de mesure pour dégager
enfin des conclusions plus fiables sur les mesures de
sécurité à prendre.
Et ces conclusions finalement donnèrent raison non pas aux
savants choisis par la Préfecture, Brousse-Allègre,
mais à léquipe de Tazieff.
n'avait pas pris à temps les mesures de la
Préfecture, Brousse-Allègre, mais à
surveillance et d'étude du volcan, a été
l'équipe de Tazieff.
On peut donc affirmer que ce qui a été fait en 6
semaines, en août et septembre, aurait pu être fait
entre mars et août.
Du même coup les controverses scientifiques qui se sont
déroulées à chaud en août-septembre,
auraient eu lieu avant. La commission internationale d'experts
aurait pu se réunir avant. L'éducation de la
population se serait faite avant et aurait permis de changer le
climat. La propagande alarmiste, stupide, menée par la radio
et la télévision n'aurait eu aucune raison
d'être ni aucun prétexte pour s'exercer.
Ainsi on aurait évité cette catastrophe
économique, sociale et morale que la préfecture et le
gouvernement français ont imposée aux 72 000
habitants de la région Basse-Terrienne.
plus jamais çà? la
réponse dépend de nous
Après avoir vu la mécanique qui a engendré
l'enchaînement d'erreurs, de faux-pas et de stupidités
en tout genre, il faut revenir à la responsabilité
politique de toute cette aventure orchestrée brillamment par
un préfet quelque peu prestidigitateur -ou escamoteur- et un
ministre qui prenait ses directives directement de
l'Élysée.
Comment éviter à l'avenir que de tels faits se
reproduisent?
La réponse se trouve dans l'explication même des
causes de ces événements.
L'attitude de la préfecture ne peut s'expliquer que par la
nécessité où elle était de se rattraper
après avoir péché par incurie coloniale. Elle
va tenter de se rattraper en gonflant démesurément
les événements. Elle va se faire passer
démagogiquement aux yeux de l'opinion locale et mondiale
comme une administration très attentionnée envers les
Guadeloupéens.
Oh! bien sûr, le danger, la préfecture ne l'a pas
imaginé! II était bien réel, quels qu'aient pu
être son ampleur ou les risques réels encourus par la
population. II y avait de toute évidence quelque chose
à faire.
Mais précisément il ne s'agissait surtout pas
d'aller dans le sens de la panique ou de la passivité. II ne
s'agissait pas de gonfler ces risques et de faire croire à
la population que la seule solution consistait en une
évacuation massive non mesurée. Évacuation qui
avait le mérite de remettre le sort de toute la population
évacuée aux mains de la préfecture.
Une autre politique était possible. Que la population
prenne son sort en main elle-même, qu'elle contribue elle
aussi à la surveillance du volcan, qu'elle organise
l'activité professionnelle en zone dangereuse, etc... Tout
cela était possible. Mais cela réclamait une
direction. Et cette direction elle ne pouvait venir du pouvoir
colonial, de la préfecture. Car pour organiser une telle
action et conduire une population à réagir en adulte
responsable en face des événements qui menacent sa
sécurité ou sa vie, il faut un pouvoir qui ait
tissé avec la population d'autres liens que ceux qui
existent entre les Guadeloupéens et le pouvoir colonial. De
tels rapports démocratiques fondés sur la confiance
réciproque ne peuvent exister entre colonisateurs et
colonisés.
L'incapacité du pouvoir colonial à n'organiser
d'autre action que cette grotesque évacuation d'août
1976 est sociale. La préfecture représente
socialement d'autres intérêts, d'autres
préoccupations que celles de la population. Elle est
là pour protéger l'ordre colonial. Elle ne pouvait
susciter ni enthousiasme créateur, ni déploiement
d'imagination dans les masses pour faire face à une
situation exceptionnelle. Elle ne pouvait que manuvrer
mesquinement pour tenter de sauver la face du colonialisme dans
cette méchante affaire.
Et en l'occurrence la personnalisation du pouvoir par Aurousseau,
hâbleur et redondant, habile autant qu'un charlatan à
transformer les faits et à faire vivre d'espoir, cet
Aurousseau multiforme, homme-orchestre en cette période
troublée était bien à l'image du colonialisme
sénile et décadent mais roublard qui gouverne
ici.
Mais plus grave est le fait que ce colonialisme fera preuve en
d'autres occasions de la même incapacité sociale. Car
quels que soient les événements politiques,
économiques ou cataclysmes naturels, les différences
de classes ne disparaissent pas à ces moments là. Le
pouvoir habituellement au service des riches, continue de
l'être en face d'événements extraordinaires. Et
son action ne peut qu'être, dans la plupart des cas,
défavorable aux travailleurs, à la population
travailleuse.
C'est de cela qu'il faut aujourd'hui prendre conscience au travers
des événements de la Soufrière.
peut-on prévoir les
éruptions?
Une question se pose devant les menaces que font courir aux
populations les volcans des régions habitées: est-il
possible actuellement pour la science de prévoir les
éruptions?
Cette prévision est importante, puisqu'elle permettrait de
juger avec plus ou moins de certitude de la gravité du
danger encouru.
En cas d'éruption ou de regain d'activité d'un
volcan, deux attitudes sont possibles:
vivre et travailler dans la région menacée, tout en
prenant certaines précautions, ou bien évacuer
complètement la région. Dans les deux cas, il y a
soit des risques à prendre, soit des inconvénients
graves à subir. Dans le premier cas, une erreur
d'appréciation peut conduire à la mort, de ceux qui
seraient restés dans la région menacée. Et il
peut alors s'agir de catastrophe humaine de l'ordre de plusieurs
milliers de victimes. II en fut ainsi à Saint-Pierre en
Martinique en 1902. Là, on avait sur la base de certains
renseignements, là aussi fournis par les responsables
désignés arbitrairement par le gouvernement
français, minimisé les risques, dissuadé et
même empêché par la force la population de
quitter la région.
Dans l'autre cas, si on met à l'abri sans qu'il y ait
réellement danger, on va cette fois au devant de graves
ennuis économiques. Une évacuation est coûteuse
pour la population. Et cet aspect économique est à
prendre en considération dans une société
où tout se chiffre et se calcule, où les pauvres, les
plus démunis sont toujours ceux qui souffrent le plus de ces
catastrophes. Malheureusement, cet aspect des choses est une
conséquence de ce qu'est notre société
d'aujourd'hui. Une évacuation inconsidérée,
cela signifie des pertes énormes pour les populations, des
souffrances importantes, des problèmes matériels et
moraux extrêmement graves. C'est ce qui s'est passé
cette fois en Guadeloupe. L'administration, se fondant sur les
appréciations de responsables scientifiques qu'elle avait,
là aussi, désignés de façon arbitraire
a poussé toute la population à l'exode et l'a
véritablement traumatisée en grossissant le
danger.
Pouvait-on éviter ces deux erreurs, celle de Saint-Pierre
et celle inverse de la Soufrière? Sans doute oui.
Mais pour cela il aurait fallu que la population ait
été bien informée dans les deux cas.
De même, le choix des scientifiques destinés à
surveiller les phénomènes et à alerter la
population aurait dû être placé sous le
contrôle de celle-ci. Prises de cette façon, ces
mesures auraient permis d'atténuer toute erreur provenant de
l'imprécision actuelle de la volcanologie.
Celle-ci n'atteint pas la rigueur d'une science exacte. II y a dans
la volcanologie une part de sciences chimiques ou physiques ou
même mathématiques (statistiques), et une part
d'interprétation qui dépend de la compétence
et de l'expérience des volcanologues qui interprètent
ces mesures. Bien sûr, les données et les
renseignements arrachés au volcan peuvent être plus ou
moins précis. Soit parce qu'à l'instar de tout
phénomène naturel, il n'y a pas en ce qui concerne
les volcans de faits ou de phénomènes parfaits
rentrant d'une façon claire dans telle ou telle
catégorie, soit parce que la précision et la
fiabilité des instruments de mesure laissent à
désirer. Les deux aspects s'ajoutant d'ailleurs le plus
souvent comme dans toute appréciation de
phénomènes naturels.
La situation des scientifiques de la terre n'est finalement pas
très différente de celle des médecins devant
les malades. La médecine progresse tant avec le
perfectionnement des instruments, perfectionnement lui-même
lié au progrès général des sciences
-physiques en particulier- qu'avec l'amélioration de la
compétence des médecins. Et quelle que soit la
qualité des instruments utilisés pour renseigner les
médecins, il reste que l'interprétation finale
dépend beaucoup du médecin. Le progrès de la
technique étant là pour -et c'est beaucoup,
évidemment- limiter le plus possible les risques d'erreur
dans l'interprétation.
La volcanologie est une science infiniment plus retardataire que
la médecine,
et bien plus jeune au sens où ses normes ne sont
établies ou ne s'établissent que depuis 20 ans. A
vrai dire depuis que la technique moderne permet d'en savoir plus
long sur ce qui se passe dans les entrailles de la terre.
Les techniques qui permettent de se faire une idée
approchant d'une certaine précision sur l'état d'un
volcan en activité, sont diverses. Les volcanologues
constituent des équipes comprenant des scientifiques
appartenant à plusieurs disciplines : chimistes qui
analysent les gaz, pétrographes qui étudient les
minéraux, les roches, sismologues pour les tremblements de
terre liés à l'activité du volcan,
géochimistes, géologues de différentes
spécialisations, ingénieurs de différents
types, etc... et d'autres techniques qui peuvent être
liées à l'observation des phénomènes
naturels. Mais tous les géologues, tous ceux qui
étudient les sciences de la terre doivent être aussi
des hommes qui vont sur le terrain. De même qu'un
médecin ne peut soigner un malade uniquement en
interprétant des données sur celui-ci sans le voir,
le toucher, lui parler, interroger son entourage, de même les
volcanologues ne peuvent être simplement des gens qui lisent
des courbes ou des rapports sans avoir une vaste expérience
des phénomènes volcanologiques. II s'agit d'une
science qui reste du domaine de la science naturelle et comme telle
elle nécessite une grande part d'observation sur le vif, sur
le milieu même où se déroulent les
phénomènes à étudier.
Dans le domaine de la technique, la volcanologie souffre d'un
grand retard. Même si par rapport à
l'Antiquité, époque reculée où
Empédocle et Pline ne pouvaient se servir que de leurs yeux
ou de leur nez -ce qui leur coûta cher à tous les
deux, puisqu'ils périrent sur les flancs, l'un du
Vésuve, l'autre de l'Etna- il y a eu des progrès.
Ceux-ci sont extrêmement lents. Car certaines branches de, la
science n'ont le bonheur de progresser que dans la mesure où
leur utilité immédiate permet la rentabilisation
immédiate. Rentabilisation au sens capitaliste
évidemment, au sens de profits à réaliser. Or
pour l'instant l'utilité de la volcanologie n'apparaît
pas, sauf pour donner des renseignements à quelques
populations -en général pauvres- qui vivent sur les
flancs des volcans le plus souvent situés dans des
contrées éloignées des grandes
métropoles capitalistes. Ou alors, et c'est là un
argument qui n'a jamais eu gain de cause dans la
société capitaliste, la volcanologie répond
à un simple besoin d'explorer, de connaître, celui de
faire reculer l'ignorance des phénomènes
naturels.
Ces deux séries d'arguments en faveur de la volcanologie ne
pèsent pas lourd dans notre société
dominée par l'appât du gain et la soif du profit.
La volcanologie progresse donc cahin-caha en fonction de la bonne
volonté de ceux qui s'y consacrent ou grâce aux
miettes qui tombent des crédits destinés à
d'autres recherches. Elle progresse parce que certains pays, l'URSS
ou le Japon, sont tenus de s'y intéresser, ayant sur leur
territoire, et dans des zones habitées, des volcans
extrêmement dangereux.
Mais cette branche des sciences de la terre n'avance pas aussi vite
que celles qui conduisent à la découverte de
pétrole ou autres minerais, qui représentent des
sommes colossales à gagner. L'enjeu est autrement plus
important que dans les autres branches de la géologie.
Les moyens en hommes, en matériel et en technique de pointe
y sont infiniment plus importants que dans la volcanologie.
C'est H.Tazieff qui écrit:
Prédire avec certitude le déroulement d'une
éruption est impossible, le prédire avec un taux de
probabilité pratiquement acceptable est difficile: comme
tous les phénomènes naturels, celui-ci est complexe
et oppose à ceux qui l'étudient la
multiplicité des facteurs qui le conditionnent et dont
l'homme ne peut guère appréhender que
quelques-uns.
L'exemple de la météo est significatif
à cet égard: pourquoi, malgré les
énormes moyens -budgets, chercheurs, instrumentation- mis en
uvre la prévision du temps demeure-t-elle aussi
incertaine, alors que les investigations se font dans la
transparence et l'omni-accessibilité de l'atmosphère?
Simplement parce que les météorologues ne peuvent
mesurer qu'un petit nombre de paramètres qui conditionnent
le temps et sont obligés d'en négliger d'autres qui,
néanmoins, influent sur les processus
météorologiques.
Imaginez alors les difficultés opposées aux
volcanologues: ils ont affaire à un phénomène
engendré et mûri au sein des profondeurs opaques et
inaccessibles de la planète; ils ne disposent pas pour
résoudre ce formidable problème, du
millionième des moyens mis au service de la
météo...
II n'en demeure pas moins qu'une prévision
volcanologique à probabilité acceptable, du moins
à échéance relativement brève, est
assez souvent possible, pour peu que l'on dispose des connaissances
nécessaires et que les circonstances s'y prêtent.
Ainsi, depuis près de trente ans que je me consacre
à l'étude des éruptions, ai-je eu, par onze
fois, à répondre à l'interrogation
d'autorités gouvernementales, inquiètes du devenir
d'une éruption en cours; par onze fois, j'ai eu la
possibilité de ne pas me tromper: en 1958 à Faial des
Açores, en 1961 pour le Culbuco au Chili, en 1964 pour
l'Irazu au Costa-Rica, en 1971 dans les Champs
Phlégréens de Pouzzoles, près de Naples, en
1972 pour le Karthala aux Comores, puis pour la Fournaise de la
Réunion, en 1973 à Heimaey en Islande et enfin, cette
année à quatre reprises en cinq mois, à la
Soufrière de la Guadeloupe.
le retour à la
normale
Fin novembre une commission scientifique se réunissait
à Paris. Par chance, elle comprenait une majorité
d'éminents volcanologues. Ceux-ci donnèrent
finalement raison à Tazieff et dune certaine manière,
ce fut un désaveu de la politique pratiquée par le
tandem Stirn-Aurousseau.
Nous écrivions à ce sujet les 17 et 20/11 dans le
supplément bi-hebdomadaire à notre journal:
(20 - 11 - 76 Combat Ouvrier bi-hebdomadaire)
- La fameuse réunion de scientifiques internationaux
promise depuis plus de deux mois, se déroule en ce moment
...à Paris.
- II ressort clairement de ce que disent ces scientifiques, que
des erreurs grossières ont été commises,
qu'elles ont été reconnues comme telles depuis plus
d'un mois. Mais le gouvernement français refuse d'en tenir
compte et prolonge artificiellement cette situation dans des buts
inavouables, politiques et économiques.
- Nous n'avons pas à juger les savants qui ont fait des
erreurs. Mais nous pouvons juger une administration qui a
été à la base de l'échafaudage
politique conduisant à 'ces erreurs.
-le préfet de la Guadeloupe et son gouvernement ont fait un
tort immense aux guadeloupéens par leur conduite
irresponsable. Ils veulent étouffer la vérité
pour s'en sortir blancs comme le coton. Ils veulent s'abriter
derrière une réunion de scientifiques internationaux
pour éviter leur propre responsabilité dans cette
affaire de la Soufrière.
-La conférence des scientifiques qui s'est
déroulée à Paris durant le début de
cette semaine a finalement confirmé l'analyse faite par
l'équipe d'Haroun Tazieff sur l'évolution du volcan
la Soufrière.
-La conférence a conclu qu'il n'y avait pas de risques
d'éruption violente mettant en danger la vie des
populations. En tout cas une telle éruption avait lieu, on
en serait informé par des signes prémonitoires au
moins trois jours à l'avance.
Dès lors, le mouvement de retour va s'accentuer. La vie
reprendra progressivement de Capesterre à Saint-Claude. Mais
la population, traumatisée par toute la campagne alarmiste
menée pendant trois mois, par un "matraquage"
systématique de l'ORTF et de France-Antilles notamment,
mettra un certain temps avant de reprendre ses sens.
Depuis, trémors, explosions phréatiques ont
continué à se faire sentir avec une fréquence
moindre, mais en provoquant tout de même des émissions
de cendres.
Cela provoque irritation et parfois inquiétude, mais en
aucun cas, il n'y a eu de panique.
De nouveau, des collectivités humaines sont allées
se nicher au flanc du volcan.
Étant donné ce qu'est aujourd'hui la
société, ceux qui vivent sur le volcan, n'ont pas
d'autre solution que revenir chez eux et recommencer à vivre
là, jusqu'à la prochaine manifestation volcanique
dangereuse.
Pourtant, nous croyons que l'homme pourrait se dispenser de vivre
dans les endroits trop dangereux pour lui.
vivre sur un volcan
fatalité ou nécessité?
Depuis le début du siècle, les éruptions
volcaniques ont fait des milliers de victimes sous
différentes latitudes. Et pourtant, les régions
volcaniques et même les abords immédiats des volcans
sont très habités. La Guadeloupe n'échappe pas
à la règle. On a vu lors de la dernière alerte
qu'il a fallu prendre en considération .une zone regroupant
72 000 personnes.
II est même fréquent que les régions ayant
subi une éruption grave voient leur population revenir tout
bonnement se réinstaller une fois le danger passé. La
ville de Saint-Pierre est rebâtie en Martinique exactement
sur les ruines de l'ancienne ville détruite en 1902 par le
volcan. Et il en est de même pour celles qui en Italie ont
été plusieurs fois détruites ou
menacées par leurs volcans.
Pour une partie de ceux qui habitent les flancs des volcans, la
douceur du climat ou la présence des sources thermales sont
l'attrait principal.
Mais pour la majorité des populations il s'agit bien
plutôt d'une nécessité économique. C'est
le cas en particulier des agriculteurs. Les terres situées
à proximité des volcans sont réputées
pour leur fertilité. Elles produisent beaucoup.
Les champs sont nombreux au pied ou sur les flancs des volcans.
Car bien évidemment la fertilité des terres
entraîne une meilleure récolte et des revenus plus
importants. C'est pour cela que des hommes acceptent donc de
prendre le risque de subir, tous les dix, vingt ou cinquante ans,
une éruption volcanique.
C'est donc bien les conditions sociales de notre
société qui poussent là aussi des hommes
à prendre des risques pour assurer leur subsistance.
Dans une autre société, où l'organisation
sociale sera telle qu'on puisse satisfaire les besoins
matériels des hommes sans pour autant maintenir
d'inégalités sociales, dans une société
où la satisfaction de ces besoins ne passera pas par
l'exercice de professions dangereuses où prendre des risques
pour gagner son pain sera une notion rangée aux oubliettes,
dans une telle société, on ne vivra pas sur des
volcans ou dans des zones particulièrement menacées
de tremblements de terre.
Dans cette société, les premières
préoccupations seront celles de la protection de la vie et
du sort des êtres humains. On n'aura pas besoin de vivre
dangereusement pour subsister.
Cependant, reconnaître que la meilleure solution sera dans
l'avenir de ne plus vivre dans les régions dangereuses, pour
l'heure, ne signifie pas qu'il n'y a dans l'immédiat, rien
à y faire.
Les habitants des régions volcaniques doivent au moins
obtenir que leur volcan soit surveillé,
étudié, de façon à permettre la mise en
train efficace d'un plan de sécurité collective en
cas d'éruption. II s'agit d'éviter d'être
surpris et de connaître des catastrophes comme celle
de 1902 à Saint-Pierre ou des îles de la Sonde (Mont
Lamington en 1951) .
Une meilleure surveillance et une connaissance des volcans,
liées à une éducation des populations y
vivant, permettront aussi d'éviter des fausses alertes comme
celle que nous venons de vivre. Car si les vies humaines ne sont
pas menacées, dans ces cas-là, les
conséquences économiques et sociales y sont
suffisamment graves pour qu'on veuille les éviter aussi.
Mais il doit être dit et expliqué que la meilleure
solution face aux éruptions, sera dans l'avenir,
d'éviter de vivre sur les flancs des volcans
réputés dangereux. Déterminer les lieux
d'habitations les plus sains, les moins exposés à
différents types de dangers, sera aussi une des tâches
de la prochaine société. Et cela ne voudra pas dire
que les hommes perdront pour autant le goût de l'effort ou
même du risque dans l'affrontement avec la nature, cela
voudra dire simplement que leur vie ne devra pas en dépendre
malgré eux ou contre leur gré.
conclusion
Ce qui s'est révélé d'une façon
manifeste au cours de ces événements, c'est que
l'appartenance de la Guadeloupe à l'ensemble
impérialiste français n'était pas un avantage
même s'il s'agissait de faire face à une situation
exceptionnelle. Situation qui, aux dires des zélés
propagandistes du système, aurait dû permettre
à l'État français de donner toute la mesure de
sa bénéfique présence.
A quoi a-t-on assisté, sinon â la multiplication des
difficultés par un gouvernement incapable de mobiliser
réellement le peuple de la Guadeloupe pour faire face aux
événements? Le représentant du pouvoir
colonial, conscient de l'inaction et de l'incapacité de son
gouvernement, a tout simplement remplacé les
réalisations pratiques par la magie du verbe.
Bien que la France soit un pays industriel avancé, le
gouvernement français n'a rien fait ici au cours de la crise
volcanique que nous, petit peuple dans un pays
sous-développé et arriéré, n'aurions su
faire. Ni au niveau de l'évacuation, ni à celui de la
surveillance du volcan. Faire venir ici quelques volcanologues, se
munir d'appareils, somme toute, de réalisation relativement
simple, tout cela nous aurions pu le réaliser sans les
inconvénients ajoutés par l'Administration
coloniale.
le gouvernement français
incapable de résoudre les problèmes: qu'il
cède la place!
(09- 10-76)
Après avoir promis la construction de 4 000 logements pour
accueillir les réfugiés, la préfecture parle
aujourd'hui de 1 000 cases qui seraient réparties dans
diverses communes d'accueil.
Ainsi, il a fallu plus d'un mois à ceux qui dirigent le pays
pour trouver cette solution et encore, il n'est même pas
sûr qu'ils la réalisent.
Alors qu'il était possible dès le début des
événements de mobiliser tous ceux qui étaient
sans travail pour les atteler à cette tâche de
construction des structures d'accueil. Mais voilà;
l'administration a une puissante volonté de faire de nous
des assistés dont le sort dépend de ce qui vient de
France. On a vanté la solidarité nationale et
finalement on en vient tout bonnement à construire des cases
que la plupart des travailleurs guadeloupéens savent
bâtir eux-mêmes.
On a voulu nous faire croire que sans la mère patrie, nous
étions perdus.
Mais qu'à donc fait la mère patrie que nous
n'aurions pu faire nous-mêmes? Construire des cases?
Transporter les réfugiés de Basse-Terre à la
Grande-Terre? Qui donc l'a fait? Ce sont des guadeloupéens
eux-mêmes.
Oh! bien sûr, il y a les fameuses tentes qui nous
été expédiées de France. Tentes dont
personnes finalement ne veut, ni les réfugiés, ni les
enseignants pour la bonne raison qu'au soleil elles sont
invivables. Là aussi il ne s'agit donc guère d'une
prouesse. De nous-mêmes nous aurions pu trouver des tentes
dans n'importe quel pays un tant soit peu développé.
L'achat de ces deux cents tentes grand format n'aurait pas
été au-dessus des moyens du peuple
guadeloupéen.
Et la nourriture gratuite donnée par le gouvernement, nous
dira-t-on? Eh bien! Y compris dans ce domaine, la politique du
gouvernement français a été une politique
à courte vue ou volontairement destinée à
transformer plusieurs milliers de personnes valides en
assistés. Cela afin d'en faire des
"béni-oui-oui".
Car là aussi, il y avait une outre politique possible. Tous
les réfugiés auraient pu trouver à s'employer
dans des tâches utiles à la collectivité: dans
l'agriculture, le transport, la garde des enfants, la construction,
la pêche, etc... Ils auraient ainsi porté leur
contribution à toute la vie collective sociale et
économique. Ils n'auraient pas été des
assistés.
La politique française, politique d'assistance, politique
coloniale, est néfaste.
Bien loin d'être une aide, notre appartenance à
l'ensemble colonial français est un frein pour faire face
à nos problèmes. Si le peuple guadeloupéen
gouvernait lui-même ce pays, il aurait pu prendre
lui-même d'autres dispositions que celles de la
préfecture. Il aurait absolument fait mieux face aux
problèmes créés par le volcan.
Le comportement des autorités coloniales dans la crise
actuelle démontre à l'évidence que celui-ci ne
peut résoudre à notre place ces problèmes.
Nous devons nous rendre compte que ce pays, nous devrons le
diriger nous-mêmes. C'est une responsabilité qui est
à notre portée. Nous devons faire tous nos efforts
pour nous y préparer consciemment. L'avenir n'appartient pas
aux Aurousseau et aux timorés élus
guadeloupéens de gauche ou de droite qui l'entourent et lui
facilitent la tâche.
L'avenir appartient à ceux qui auront la hardiesse de se
battre pour arracher ce pays des griffes du gouvernement
français.
Le peuple guadeloupéen, avec à sa tête la
classe ouvrière, a intérêt à
entreprendre la lutte pour son indépendance. Car plus vite
nous nous débarrasserons du carcan colonial, plus vite nous
serons à même de faire face aux problèmes du
genre de celui que nous connaissons aujourd'hui.
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