|
Sommaire > Page précédente > Page suivante > Accueil > Archives > e-mail
Page 2
Février 1935 à la Martinique: la marche sur Fort de France
Lors des journées de février 1935, les travailleurs de la canne marchèrent sur Fort de France et occupèrent la ville. Les travailleurs demandaient une augmentation du salaire des coupeurs et des arrimeurs, une diminution de la tâche, et que le prix des denrées de base soit abordable. Ces revendications essentielles pour les travailleurs de la canne, touchaient aux bases du système d’exploitation de l’époque.
En 1935 dans la colonie de la Martinique les békés sont les maîtres de l’économie qui repose sur la production de sucre et de rhum. Dix familles dont les Hayot, Aubéry, Despointes, Delaguarrigue, possèdent les terres, les usines à sucre, le commerce import-export, la banque du Crédit Martiniquais. Leurs intérêts sont parfois en contradiction avec les intérêts des bourgeois de la métropole qui fabriquent aussi du sucre de betterave, mais ils ont en commun de tirer leur profit de l’exploitation des masses travailleuses noires.
Elles suent leur sang dans les champs de canne, les distilleries, les usines à sucre, comme celle du Lareinty au Lamentin, de Petit Bourg, du Galion, de Bassignac ou de Basse Pointe. Les travailleurs sont payés à la tâche : la tâche est fixée en 1934 à 20 piles de 25 paquets de 10 tronçons de canne de 1 mètre de long. Pour la réalisation d’une tâche, le salaire du coupeur est de 8 à 10 francs selon les habitations et il travaille en moyenne 4 jours par semaine.
Face à ce salaire de misère, les travailleurs de la canne ont répliqué par des grèves qui ont été durement réprimées. En 1900 lors de la grève du François, les planteurs font tirer sur les ouvriers agricoles qui manifestent et réclament de meilleurs salaires. Une dizaine d’ouvriers sont tués, il y a de nombreux blessés. En février 1923 lors de la grève à l'usine de Bassignac, 2 ouvriers sont tués plusieurs blessés par les tirs des gendarmes.
En 1927, la Commission Consultative du Travail et de l'Agriculture est créée et fixe le prix de la canne avant les récoltes. Pour les usiniers il fallait préserver leur capital, le sucre de canne, le rhum. Ils ont été le fer de lance des usiniers martiniquais dans les années 1900 et durant la guerre qui leur a permis de faire des profits colossaux. Après la guerre, la betterave redevint plus rentable alors que le prix du sucre chutait sur le marché mondial.
Le krach boursier de l’année 1929 frappa l’économie américaine puis européenne, ses effets sont arrivés dans la Caraïbe et la Martinique a été touchée. Le marché du sucre faiblissant, les usiniers ne voulaient pas perdre sur les profits, et ils entendaient faire payer aux travailleurs le prix de la crise. C’est dans ce contexte que le béké Aubéry avait commandité l’assassinat de André Aliker, le dirigeant communiste, rédacteur du Journal «Justice» en janvier1934 car il avait dénoncé les magouilles, le détournement d’argent qu’Aubéry pratiquait dans l’usine du Lareinty.
Depuis le début de l’année 1935, les prix flambent et les salaires ne suivent pas, les travailleurs souffrent. Avant le début de la campagne sucrière, les planteurs, les usiniers, le gouverneur réunis, le 21 janvier, dans la Commission Consultative du travail décident une réduction du salaire des coupeurs de canne de 20 à 30%. Ils appliquent leur grille de salaire selon laquelle quand les profits des usiniers chutent, les salaires doivent baisser. Ils prétextent que le coût de la vie va baisser puisqu’ils vont baisser le prix du rhum de 20%.
Les coupeurs de canne débrayent sur les plantations d’abord dans les plantations du Sud de l’île puis celle de Sainte Marie. Le maire de la ville, Lagrosillière dirigeant du Parti Socialiste, a abandonné la cause des ouvriers, il «fait un bout de chemin avec l’Usine» depuis qu’il a signé un pacte avec les usiniers en 1919 pour accéder au poste de député et qu’il l’a renouvelé en 1932. Lagrosillière répond donc aux ordres de Raymond Huygues Despointes le directeur de l’usine de Sainte Marie quand celui-ci lui interdit de tenir un meeting de soutien aux ouvriers dans sa commune.
Du coup les ouvriers se chargent de propager les nouvelles de la grève en marchant d’usines en plantations, de Basse Pointe, Sainte Marie, elle atteint Rivière Salée, le Lamentin.
Les événements s’accélèrent le 10 février quand le syndicaliste Irénée Suréna est arrêté. Le 11 février, après s’être retrouvés au Lamentin, plusieurs milliers de grévistes marchent sur Fort-de-France. Cette «marche de la faim» a pour but de forcer le gouverneur à revenir sur la décision de la Commission.
Les coupeurs de cannes, hommes, femmes, enfants occupent la ville, campent devant la Préfecture, sur la Savane, devant la prison, demandant de libérer Suréna. Le gouverneur et le maire Victor Sévère cèdent à la pression, malgré les avertissements des békés et libèrent Suréna.
L’ampleur du mouvement surprit le gouverneur des colonies d’alors, Alfassa, de même que les békés qui ne s’attendaient pas à ce que le mouvement de grève aille aussi loin. Le télégramme que le béké De Laguarrigue expédie, le 13 février 1935, au sénateur Lémery à Paris, le montre : « Toutes usines arrêtées par intervention bandes armées parcourant l’île. Marche bandes lundi sur Fort-de-France. Tentative lynchage Aubéry. Prison assaillie, meneurs relaxés crainte émeute, carence autorité. Clame depuis retour ancien salaire. Situation très grave. Avisez Ministère ».
Les négociations aboutissent le 12 février à un accord où la tâche est payée 20 francs pour coupeur et amarreuse elle comporte 20 piles de 25 paquets de 10 tronçons de 1 mètre de long, comme en 1934. Mais ces conditions ne s’appliquent que pour les ouvriers qui ont travaillé 5 jours. Ceux qui travaillent 6 jours recevront une gratification de 3 francs et ceux qui n’auront pas rempli ces conditions perdront 15% de leur salaire par jour de travail en moins. Le prix du rhum est ramené au prix antérieur.
Les représentants des ouvriers agricoles se sont fait prendre au piège, les conditions sont moins bonnes qu’auparavant. Aussi dès le 13 février les groupes de grévistes réapparaissent sur les routes, les habitations et les usines, les coupeurs refusent les conditions de l’accord. Des affrontements surviennent avec les gendarmes, la population soutient les grévistes, comme au Lamentin. Les usiniers espèrent que le bateau «La Jeanne» arrivera rapidement pour appuyer les gendarmes contre les grévistes.
Après une semaine d’agitation, la Préfecture recule et autorise le retour aux dispositions antérieures de 1934. Les travailleurs refusent les clauses du cinquième jour et reprennent le travail la tête haute, bien déterminés à se faire respecter.
Les usiniers sont contraints d’accepter, tout en critiquant la mollesse des Autorités de la métropole qui n’ont pas osé réprimer plus fort avec la gendarmerie ou l’armée.
Les manifestations des ouvriers agricoles auront des prolongements avec le déclenchement de mouvements dans le bâtiment à Saint Pierre.
En une journée les ouvriers obtiennent satisfaction de leurs revendications. A Fort de France, les dockers se mettent en grève, mais les patrons se dépêchent de faire décharger le bateau par les marins.
Pendant le mouvement de février, les ouvriers agricoles ont dû compter sur eux-mêmes, sur leur mobilisation grâce à la grève marchante, leur nombre, leur capacité à s’organiser avec le syndicat. Ils ont été trahis par les socialistes de Lagrosillière, principal parti ouvrier à l’époque et ont reçu un appui du groupe communiste Jean Jaurès qui n’était pas encore solidement implanté parmi les travailleurs.
La mobilisation des travailleurs de la canne a été assez forte pour obliger, les planteurs, la Préfecture à reculer. Ils ont flanqué la trouille aux békés, mais le mouvement n’a pas été assez ample pour entraîner d’autres secteurs dans la lutte et s’étendre à toute l’île.
Cette révolte n’est pas isolée pourtant, dans les autres îles de la Caraïbes des mouvements de défense des travailleurs vont se dérouler durant ces années trente face aux attaques des Usiniers. Elles aboutiront à la création de syndicats à la Jamaïque, Trinidad, Cuba, St Lucie sur lesquels les partis politiques s’appuieront pour prendre le pouvoir lors de la décolonisation de ces territoires.
Martinique
Extraits de chantiers en lutte
LES OUVRIERS DU BATIMENT ETAIENT PRESENTS DANS LA RUE
Le jeudi 10 mars, plusieurs dizaines d’ouvriers du bâtiment se sont retrouvés ensemble avec d’autres travailleurs dans les rues de Fort de France. Ce jour-là, ils ont crié d’une seule voix qu’ils combattaient la politique scélérate du patronat et du gouvernement contre les attaques sur les salaires et l’aggravation du chômage.
Cette protestation s’est donc manifestée comme un avertissement à ces exploiteurs. Cependant, cette journée de protestation ne doit pas rester sans lendemain, parce que ni le patronat ni le gouvernement ne cèderont de bon gré.
Pour cela il faut qu’à la prochaine étape, nous soyons plus nombreux dans la rue.
UNE REVENDICATION QUI NOUS CONCERNE
Parmi les slogans repris par les manifestants le 10 mars, ceux les plus répétés ont été principalement: «des augmentations de salaires et pension de 150 euros minimum. Le maintien des acquis (lundi de Pentecôte, 35 heures). Non aux licenciements».
Ces revendications nous concernent directement nous les ouvriers du bâtiment. Parce que c’est à cette politique là que nous sommes confrontés tous les jours. Le patronat du bâtiment veut faire encore plus de profit sur notre dos, mais en revanche il ne nous accorde que des miettes quand il signe une soi-disant augmentation des salaires.
Eh bien 150 euros pour tous serait l’augmentation qu’il nous faudrait arracher au patronat du bâtiment.
Martinique
Métallurgie: A Delattre Levivier, une affaire de fric sur le dos des travailleurs
Le mardi 8 mars dernier, le tribunal du commerce de Fort de France s’est prononcé sur la reprise de l’entreprise Delattre en faveur de l’entreprise ENA (Entreprise Navale Antillaise) représentée par Mr Gomez.
Depuis quelque temps, quatre entreprises cherchaient à se partager le gâteau. Il s’agit de l’entreprise ASTEC qui s’occupe de travaux de chaudronnerie, charpente et tuyauterie. De Traparinter, entreprise intérimaire installée à Fort de France, de Béliard (travaux d’aménagement d’espaces verts) et de la SEEN (Société d’entretien et de nettoyage) de Yann Montplaisir. Ces trois dernières ont retiré leur offre quelques jours avant l’audience du 8 mars.
Cette affaire préparée minutieusement ne date pas d’aujourd’hui, parce que l’entreprise ENA n’est autre que l’ancienne entreprise ASTEC qui a changé de statut commercial et apparaît sous un nouveau nom. Cela fait plus de 10 ans qu’elle travaille en sous-traitance au bassin de Radoub à Fort de France pour Delattre Levivier. C’est donc une petite famille qui se connaît depuis belle lurette.
Ainsi, une fois l’affaire bien ficelée, une fois que l’Etat aura joué son rôle d’intermédiaire, l’entreprise ENA s’occupera donc de l’entretien des bateaux. Elle n’emploiera que quelques artisans à titre individuel.
Quant au responsable actuel des salariés de Delattre, le sieur Roger Bruno ROSOVICH, il n’est pas étranger à ce remue-ménage et il ne sortira pas démuni de cette opération. En effet, ce monsieur a déjà monté en douce son entreprise, la SIGBR (Société Industrielle de Gestion du Bassin Radoub). Celle-ci sera chargée d’approvisionner le bassin, de planifier les mouvements des bateaux à réparer, de remplir les cahiers de commandes et de charges. Bref, une affaire juteuse qui se dessine à l’horizon.
Ce même monsieur, pour mieux préparer son coup, a fait croire aux ouvriers de Delattre que son entreprise avait des problèmes économiques. Ainsi elle avait dû être mise en redressement judiciaire. Cependant, on ne serait pas étonné d’apprendre par la suite qu’un gros bonnet, bref un capitaliste extérieur ou un gros béké est camouflé derrière ces magouilles.
Les 38 salariés que compte Delattre ne savent pas encore à quelle sauce ils seront mangés. Ainsi, un questionnaire de deux pages intitulé « questionnaire d’information sociale » leur a été donné à remplir. En début de ce questionnaire il est écrit « Pour l’application du projet de plan social, 21 licenciements pour motif économique sont à réaliser ». Ce questionnaire «dûment complété» devra être remis « au plus tard le mercredi 16 mars à 12 heures » à la responsable administrative de Delattre. Il devra être ensuite signé par l’administrateur judiciaire. Beaucoup de mots pour jeter à la rue des ouvriers qui ont fait le bonheur des exploiteurs. En tout cas, la justice bourgeoise fait ses affaires en croyant prendre des gens pour des imbéciles.
Voilà le fameux «dépôt de bilan» orchestré par la direction de Delattre depuis des années. C’est plutôt un dépôt de fric qu’elle était entrain de se constituer.
Dans cette société, l’Etat et sa justice au service des patrons protègent ces derniers, les aident à trouver une issue pour refaire surface et la seule loi qui prime c’est l’exploitation et le profit.
La classe ouvrière a tout intérêt à se préparer un jour pour arracher le pouvoir à ces inutiles de capitalistes qui ne pensent qu’à se gaver et se divertir au prix de ses peines.
Une campagne politique sur fond de xénophobie
Ceux qui ont intérêt à développer le sentiment xénophobe dans la population ont fait apparaître clairement les buts politiques qu’ils visent dans cette affaire. Ils ont entrepris toute une campagne en mobilisant leurs adeptes dans les communes. Autour de la pétition qu’ils font signer pour réclamer de l’Etat le départ des immigrés haïtiens, ils font des réunions publiques pour s’organiser autour d’un programme politique. Le dénommé Yoyotte et l’ex candidate aux Régionales Mme Losio qu’il met en avant, ont créé une association de sauvegarde des intérêts guadeloupéens. Ils s’en prennent aux dirigeants politiques et ne cachent pas leurs ambitions électoralistes. Ils visent l’électorat d’Ibo Simon. Ce dernier ayant été condamné pour ses propos xénophobes sur une radio a perdu ses mandats électoraux. Il ne siège plus à la Région. Ceux qui visent son siège utilisent le même discours que lui. Ceux qui font confiance à ces politiciens habillés en Ibo Simon se trompent sur leurs véritables préoccupations concernant les problèmes de la population et des travailleurs.
Yoyotte, président de l’association qu’il a créée déclare à hauts cris ainsi que ses associés qu’il veut défendre la Guadeloupe. Il y a quelques années de cela ce même Yoyotte a déclaré qu’il voulait défendre l’ouverture d’un hôtel à Ste Anne et a fait appel au soutien financier de la population. On a vu comment s’est terminée cette affaire crapuleuse.
On ne peut sincèrement défendre une population quand on s’en prend à des travailleurs immigrés, et ceux qui suivent ces politiciens aux discours primaires et rétrogrades ne doivent pas s’étonner dans l’avenir de découvrir qu’ils défendent avant tout leurs intérêts personnels. Ces mêmes politiciens, bien souvent, ne se gênent pas pour afficher leur hostilité envers les luttes et les grèves des travailleurs.
Marie-Galante
Les ouvriers de l’usine de Grand’Anse ont repris le travail
Les ouvriers de l’usine de Grand’Anse à Grand Bourg de Marie-Galante ont terminé le 11 mars dernier leur mouvement de grève qui a duré une semaine. Ils ont pu obtenir que la direction de l’usine emploie des saisonniers alors que celle-ci disait, par une note de service, ne pas vouloir en prendre pour la récolte 2005.
S’agissant des 6% d’augmentation de salaire du planning de revendication de la NAO, la discussion continue. Ainsi, les représentants des syndicats UGTG et CGTG des ouvriers de l’usine ont apprécié ce résultat comme une première victoire sur un directoire qui se veut intransigeant. Ils ont repris le travail. Grand’Anse fume mais les ouvriers restent très vigilants quant à leur augmentation de salaire qui reste à négocier. Pour eux, le compte n’y est pas encore.
|