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Les tueries des 26 et 27 mai 1967 à Pointe-à-Pitre
Il y a 38 ans, des événements sanglants se sont déroulés à Pointe-à-Pitre. Les forces de l’ordre ont tué plus de 80 personnes dont une majorité de travailleurs. Ces massacres ont fait suite à une grève des ouvriers du bâtiment. Ils réclamaient 2% d’augmentation de salaire. Le 26 mai, au cours d’une négociation, les patrons, après leur refus de satisfaire les revendications des travailleurs, ont fait intervenir les forces de l’ordre. Les premiers heurts entre grévistes et forces de l’ordre ont eu lieu sur la place de la Victoire. Jacques Nestor, un dirigeant syndical, a été pris le premier comme cible et tué. Cet assassinat entraîna des émeutes à travers la ville. Il y eut d’autres victimes. Les forces de l’ordre ne firent pas de quartier et tirèrent sans sommation sur des manifestants ainsi que sur des passants qui avaient eu le malheur de se trouver par hasard sur les lieux. Il s’agissait de «casser du nègre». Ces tueries ont fait exploser la colère dans les quartiers où des jeunes ripostèrent par des jets de pierres ou avec des pneus enflammés. Des Blancs furent molestés. On comptera également des victimes dans le camp des forces de l’ordre. Les tueries se poursuivirent dans la nuit jusqu’à l’aube. De nombreux blessés furent transportés à l’hôpital. Le lendemain de ces événements Pointe-à-Pitre avait encore les traces des émeutes et des massacres. Les morts étaient encore dans les rues. C’est ce spectacle révoltant que des lycéens de Baimbridge ont pu voir au cours d’une manifestation qu’ils ont organisée le 27 mai aux cris «d’assassins» contre les forces de l’ordre qui n’ont pas hésité à réprimer violemment à coups de matraque. Le bain de sang a été évité de justesse.
Le pouvoir colonial a fait état de 8 ou 9 morts à l’époque puis a parlé officiellement de 50 morts, et a longtemps fait le silence sur le nombre réel de victimes. Ce chiffre a fini par être révisé pour reconnaître, des années plus tard, plus de 80 morts! Il y a eu également de nombreux blessés. Certains sont restés infirmes. Mais y a-t-il eu une véritable enquête? De nombreuses personnes toujours traumatisées par ces événements ont mis du temps à témoigner. Il faut dire qu’une forte répression s’est abattue, aussitôt après les événements, sur des militants anti-colonialistes et sur ceux qui avaient osé lever la tête ou riposter après ces massacres. Le pouvoir colonial a accusé les militants du GONG (groupe d’organisation nationale de la Guadeloupe) d’avoir organisé les émeutes à Pointe-à-Pitre. Les dirigeants du GONG ont été arrêtés et transférés en prison à Paris. Cette organisation, apparue en 1963, se réclamait de la «lutte de libération nationale». Elle avait une activité clandestine et se manifestait en écrivant ses mots d’ordre sur les murs. Elle bénéficiait d’une certaine sympathie dans les milieux jeunes, étudiants et également dans le milieu syndical. Jacques Nestor, la première victime, était un responsable syndical mais également un militant du GONG.
Les idées de «libération nationale» sont apparues au début des années 60, dans un contexte politique et social agité. Les élections se déroulaient souvent dans un climat de contestation contre la fraude. Le chômage, la misère, les bas salaires créaient le mécontentement. De nombreux jeunes sans emploi émigraient massivement en France. Le racisme officiel dans les rangs des cadres de la gendarmerie, de la préfecture de la justice, était de plus en plus contesté.
Les événements de Basse-Terre qui ont précédé ceux de Pointe-à-Pitre allaient mettre le feu aux poudres. Le 20 mars, un commerçant blanc du nom de Srnsky a lâché son chien contre un cireur de chaussures installé devant son magasin. Cet incident raciste entraîna trois jours d’émeutes à Basse-Terre. Srnsky a échappé de peu au lynchage.
C’est pour briser le mécontentement grandissant dans la population que le pouvoir colonial a décidé de frapper fort. En réprimant par les armes il a semé la peur. Mais l’intimidation n’atteignit pas ses buts.
Car, dès les mois suivants, des meetings rassemblaient dans différentes communes des centaines de gens qui soutenaient les militants emprisonnés en France et en Guadeloupe et dénonçaient les agissements colonialistes. De nombreux jeunes, au contraire de ce que pouvait espérer le colonialisme rejoignaient les organisations anti-colonialistes de toute opinion qui sortirent très renforcées de cette période.
Et on a vu lors des procès politiques des milliers de jeunes descendre dans les rues, envahir les environs du tribunal de Pointe-à-Pitre. Trois ans à peine après ces événements, les ouvriers agricoles de Guadeloupe se lançaient dans une des plus grandes grèves de l’histoire des travailleurs de ce pays. Ils furent suivis par les ouvriers du bâtiment, et toutes les années qui suivirent connurent une intense activité ouvrière et gréviste. Ce qui provoquait aussi la mobilisation des étudiants et des lycéens. Du reste, le pouvoir ne s’y est pas trompé, il sentit bien qu’une nouvelle génération de militants se formait dans l’idée de ne plus vivre un nouveau massacre comme celui de mai 67, sans riposter sur le même terrain. A partir de cette époque, même quand ces forces de répression intervenaient, le pouvoir prenait beaucoup de précautions pour ne pas arriver à des affrontements violents entraînant des victimes comme en mai 67. De 1967 à aujourd’hui, c’est probablement la plus longue période de l’histoire de Guadeloupe sans répression violente, sanglante des grèves et des mouvements de masses. Et pourtant, c’est une des périodes où il y a eu le plus de grèves enchaînées les unes aux autres depuis 34 ans. Mais la capacité de lutte des travailleurs, l’engagement politique, anti-patronal, anti-colonialiste de nombre d’entre eux, expliquent peut-être cela.
De nombreuses organisations politiques commémorent chaque année les événements des 26 et 27 mai 1967. C’est grâce à ces manifestations, grâce aussi aux nombreux écrits et meetings sur ces événements que les nouvelles générations en savent un peu plus sur cette page d’histoire. Le pouvoir colonial, malgré ses efforts et ses mensonges officiels, n’a pas pu occulter ces événements.
Martinique
Référendum: notre position et celle du GRS
Par rapport aux grands partis et aux nationalistes, le Groupe Révolution Socialiste (GRS) fait entendre un ton particulier. Son représentant Philippe Pierre-Charles explique que «la possibilité de victoire du non en France ouvrirait une crise politique salutaire pour tous ceux et toutes celles qui subissent l’arrogance des exploiteurs, des colonialistes et de leurs valets », ce qui est évidemment possible, mais pas du tout certain.
Mais plus loin le GRS affirme que: «il y a du mépris dans leur volonté d’imposer aux peuples colonisés un traité à la rédaction duquel pas un seul colonisé n’a participé. Dire non, c’est le moyen le plus évident d’exiger d’être reconnus comme interlocuteurs respectés ». Pourquoi est-ce «le moyen le plus évident»? Alors que chaque élection européenne montre une abstention de plus de 80 %! A un tel degré, on peut difficilement taxer ces abstentionnistes d’être des «je-m’en-foutistes» ou des amateurs de plage , etc.
Remarquons, en passant, que croire en politique qu’un vote, quel qu’il soit, même massif, suffit comme «moyen le plus évident» pour se faire reconnaître comme «interlocuteurs respectés », relève de la pure naïveté ou du discours sans suite, donc est signe d’impuissance.
Nos camarades du GRS avaient bien d’autres justifications plus sérieuses à faire valoir, en tout cas plus communistes, pour voter NON. On peut tout simplement affirmer qu’on est solidaire des organisations révolutionnaires et ouvrières qui, en France, appellent les travailleurs à utiliser l’occasion du référendum pour dire non aux perspectives de la bourgeoisie, du patronat. Ceux-ci veulent appliquer à toute l’Europe ce qu’ils font déjà dans certains pays, imposer des lois sociales au rabais, abaisser le niveau de ce qui fut gagné par les travailleurs de certains pays, par suite des luttes menées dans le passé, plutôt qu’aligner la situation des prolétaires des 25 pays européens sur le niveau le plus élevé!
Donc, dire aussi non à la mise en application de cette politique en France et dans les territoires dits français par un des gouvernements les plus réactionnaires, les plus anti-ouvriers qu’on ait connus depuis longtemps. Le non peut être, en France, le moyen d’exprimer son dégoût, sa colère, etc.
Nous, à C.O., avons dit publiquement que nous étions solidaires de ces organisations ouvrières qui appelaient à voter non, en France, et qu’en France les travailleurs antillais devaient faire ce vote NON.
Ici, en Martinique et Guadeloupe, il se trouve qu’il existe déjà un fort courant populaire qui s’abstient lors des votes européens. Nous ne tenons pas pour rien, et encore moins pour méprisable, le fort taux d’abstention aux élections européennes. Ce résultat est bien une conséquence de notre histoire de colonisés, de descendants d’esclaves africains, qui sont devenus des «citoyens français» à plus ou moins part entière ou demi-part selon les époques. Sans qu’on leur demande leur avis. Alors les «citoyens» français des ex-colonies votent, participent aux élections diverses, selon ce qui les arrange ou les touche.
Ils participent pas mal aux municipales, c’est très personnalisé, ils connaissent les candidats, ils voient bien les intérêts en jeu, etc. Ils participent un peu moins aux législatives, moins encore aux présidentielles et encore moins aux européennes! Pourquoi irions-nous, nous militants de C.O., chercher à convaincre certains de ces ces 70 à 80 % d’abstentionnistes, en quelque sorte de faire «leur devoir de citoyens français» et d’aller dire non! Alors qu’ils affichent déjà une certaine méfiance envers la politique officielle, ses institutions et montrent d’une certaine façon qu’ils ne sont pas trop dupes de tous ces processus électoraux et des magouilles des politiciens!
Quand nous avons eu à nous solidariser, à soutenir un ou une candidate, en chair et en os, défendant le programme des travailleurs, comme aux européennes passées, nous avons appelé à voter pour ces candidats ; et pour la toute dernière élection, nous avions même une candidate. Mais là, il n’y a rien à démontrer en passant de L’ABSTENTION MEFIANTE au vote NON ;! Une abstention massive sera tout autant une démonstration de mécontentement, de rejet de ce que font les politiques de droite, les Raffarin, Sarkosy, Chirac et ce que s’apprêtent à faire ceux de gauche, les Strauss-Khan, Hollande, Jospin et Cie, guère différents de ceux de droite sur le plan politique et social.
Il faut plutôt continuer à préparer des mouvements d’ensemble, faire des journées de manifestations des étapes dans la montée d’une riposte d’ensemble à la politique du gouvernement et aux attaques du patronat.
Nous à Combat Ouvrier, nous appelons les travailleurs à s’abstenir les 28 et 29 mai prochain.
Car en quoi cette Constitution peut-elle être favorable aux travailleurs aux Antilles?
Il s’agit d’un texte qui non seulement présente le système capitaliste comme le meilleur, voire le seul possible, mais qui ne cherche absolument pas à tirer vers le haut les pays où les conditions d’existence des travailleurs sont les moins bonnes, où les libertés démocratiques sont les plus réduites.
Alors ce n’est pas à nous, à Combat Ouvrier, d’aller mobiliser des électeurs pour les convaincre de participer au prochain référendum, pour ratifier ou cautionner une constitution conforme aux intérêts des grands possédants, des patrons comme ceux du MEDEF.
Commémorations et luttes anticolonialistes
Sous la pression des organisations et associations de l’émigration en France, le gouvernement Raffarin s’est montré favorable à l’adoption d’une loi pour commémorer l’abolition de l’esclavage à l’échelle nationale. Il y est d’autant plus favorable que cela ne lui pose aucun problème! Les bourgeois ont toujours aimé les commémorations, les arbres de la liberté, les statues, etc. si elles ne provoquent pas ou n’encouragent pas de remous sociaux.
Durant plus d’un siècle, Les luttes et les révoltes des esclaves ont été occultées par l’état colonialiste français. Si dans les manuels d’histoire il était fait référence à Victor Schœlcher, il n’y avait aucune trace des luttes des esclaves.
La raison en est une volonté d’empêcher les colonisés de prendre conscience et confiance dans leurs propres forces. Il ne fallait surtout pas les laisser croire en leurs capacités de luttes, en invoquant des luttes passées, surtout celles qui connurent des succès.
Les interdits étaient nombreux à commencer par ceux qui frappaient les langues locales, le créole par exemple. Mais ces interdits allèrent plus tard jusqu’à empêcher l’arrivée dans les colonies de certains textes d’auteurs jugés subversifs (Fanon, Sartre), des revues furent interdites à certains moments (Esprit, Les temps modernes) des journaux (l’Etincelle, journal du PCG, régulièrement puis le nôtre, C.O., pendant plusieurs mois en 1971!).
C’est d’abord dans les milieux des partis communistes des deux îles, ensuite parmi des étudiants antillais en France que cette connaissance du passé, cette recherche historique ont été poursuivies. Au sein des organisations et associations de l’émigration, des exposés, des débats ont été organisés sur les luttes des esclaves. Germain Saint-Ruff écrivit alors le livre «L’épopée Delgrès ». Mais tout ce renouveau culturel avait été tout de même précédé par le mouvement de la négritude, avec Aimé Césaire, Ménil, Léro et bien sûr Senghor ; ainsi que par l’influence des poètes anti-colonialistes L-G Damas, Guy Tirolien, Paul Niger.
Les mouvements nationalistes qui se sont développés dans les territoires et départements d’Outre Mer ont organisé des manifestations pour sensibiliser les populations sur leur histoire et les aspects valorisants de leur culture. Les organisations nationalistes en ont ensuite fait leur axe de mobilisation, de façon délibérée, au détriment des questions sociales. C’était pour eux un moyen de fusionner tout le peuple, sans différence de classes, au sein de la même culture.
Le pouvoir colonial a d’ailleurs finalement compris qu’il y avait là de quoi satisfaire les revendications ou aspirations nationalistes, sans rien céder sur l’essentiel de son pouvoir.
Les jeunes nationalistes ont été pendant des années déviés par leur direction politique vers ces objectifs culturels («notre histoire», «notre culture», «notre langue, le créole») alors que des mouvements sociaux importants se déroulaient dans les deux îles. La notion de classe sociale fut étouffée sous ces aspirations soi-disant culturelles mais qui recouvraient une politique nationaliste destinée à empêcher toute différentiation de classe dans le cours des luttes anti-colonialistes! Les dirigeants nationalistes étaient alors hostiles à tout apparition indépendante d’organisations se réclamant de la classe ouvrière, du prolétariat.
Le pouvoir colonial fit des concessions dans ce domaine culturel, sur le créole, sur l’histoire, etc. au point aujourd’hui de reprendre à son compte certaines commémorations et d’accepter même l’enseignement du créole jusqu'au niveau universitaire.
Tout cela ne coûtait pas cher! Les jeunes nationalistes, «orientés» (ou pour mieux dire: «désorientés»!) par leur direction politique, ne s’attaquaient pas aux bases sociales et économiques de la domination coloniale et capitaliste (les deux étant étroitement liées depuis les débuts!).
Le mouvement nationaliste, fort dans la période de 70 à 86, a connu ensuite un réel déclin, en grande partie dûe à un reflux et une démobilisation des mouvements sociaux. Mais son repli organisationnel, ses pertes de positions sont aussi dues, en grande partie, à ces orientations «culturelles» qui avaient écarté sa base militante des vraies luttes à mener, qui l’avaient déviée des objectifs sociaux! Les directions nationalistes avaient alors soigneusement évité de laisser leurs militants, notamment les jeunes, s’identifier avec les luttes des travailleurs. Il fallait certes utiliser celles-ci contre le colonialisme, mais non leur donner leur propre valeur avec un drapeau de classe et des objectifs politiques. Car ils craignaient que ces mouvements sociaux n’entraînent leurs militants plus loin qu’eux dirigeants ne voulaient aller. C’est à dire tout juste avoir une part de pouvoir laissé par l’Etat de la bourgeoisie coloniale.
La force explosive des conflits sociaux de grande envergure de l’époque 71-81 est retombée depuis longtemps et les mêmes qui revendiquaient farouchement le créole, «notre histoire», «notre culture» et l’indépendance pour développer tout cela, en sont venus à s’exprimer en français (autrefois, ils ne parlaient que créole!) et ne visent que des places de notables reconnus par les autorités françaises!
Alors, aujourd’hui, certains se satisfont de quelques «conquêtes» qui ne sont pas trop dérangeantes pour la bourgeoisie française et pour son état: des jours de commémorations, des statues dans les carrefours de Pointe-À-Pitre (Ignace, Solitude ...) etc. Bien! Il vaut mieux qu’elles y soient plutôt que celles de Lyautey, Sorin, Richepance et autres colonialistes. Mais tout de même! Tout cela n’est qu’un petit sous-produit d’une époque de mobilisation, d’exaltation des jeunes et des travailleurs que le colonialisme a bien réussi à dévoyer et désamorcer, sans trop de casse ...avec l’aide de la stupide «ligne culturelle» (calculée ou inconsciente) de certains chefs nationalistes de l’époque!
Certes, aujourd’hui, le calendrier officiel comporte des jours fériés sur l’abolition de l’esclavage. On a réussi à faire reconnaître la lutte de Delgrés et d’Ignace contre le rétablissement de l’esclavage par Napoléon Bonaparte et le 27 mai 1802, en Guadeloupe, et que le 22 mai, en Martinique, soit également reconnu comme jour férié. Il n’est plus interdit de rappeler tous ces faits dans les livres d’histoire.
La loi qui doit être votée par le gouvernement Raffarin sur ces problèmes met aussi l’accent sur les programmes scolaires. Que ce soit en France ou dans les départements et territoires d’Outre Mer l’esclavage et les luttes des esclaves ne seront plus passés sous silence.
Mais cette «réhabilitation», qui est tout de même un minimum, ne pourra pas faire oublier que nous vivons encore sous un esclavage sans chaînes visibles qui est le capitalisme. Aujourd’hui, il faut utiliser l’exemple des luttes passées et suivre la voie des esclaves révoltés.
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