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Documents/Articles "Lutte de Classe"

Revue politique mensuelle de l'UCI (Union Communiste Internationaliste) dont nous faisons partie.

Cinquante ans de départementalisation dans les DOM

Cinquante ans de départementalisation dans les DOM : une fiction juridique qui masque mal la mainmise de l’État colonial et des riches sur ces petits territoires
Les quatre départements d’outre-mer (DOM) viennent de passer le cap des cinquante ans de départementalisation. Le 19 mars 1946, fut en effet votée à l’Assemblée nationale française, la loi de « départementalisation » qui transformait juridiquement lesdites « vieilles colonies » en départements.
Ces territoires - les îles de Martinique, Guadeloupe et La Réunion et, sur le continent latino-américain, la Guyane, beaucoup plus grande mais beaucoup moins peuplée - constituaient les plus vieilles colonies de l’empire colonial français. Elles étaient le résultat des luttes et conquêtes menées par les grands États européens après la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb.
Elles sont passées par différentes péripéties guerrières entre Anglais et Français pour finalement rester « françaises » depuis le début du 17e siècle, mises à part de courtes périodes d’occupation anglaise avant et pendant la Révolution française de 1789.
Lorsque fut votée la loi de départementalisation qu’on a aussi appelée la loi d’assimilation, il y avait déjà longtemps que la vie politique et sociale des vieilles colonies avait été rattachée à celle de la métropole.
Pour mieux comprendre l’évolution qui s’est opérée du statut de « colonie » à celui de « département » et évaluer la portée des changements qui s’y sont produits, nous faisons un retour sur l’histoire de deux de ces « départements », appelés couramment aujourd’hui des « départements d’outre-mer » (DOM) : la Martinique et la Guadeloupe.
Aperçu historique
La vie sociale et économique des « vieilles colonies » a été façonnée par les premiers colons et par les planteurs esclavagistes, puis par les industriels du sucre, au cours des 18e et 19e et au début du 20e siècle. Ces colonies ont connu l’esclavage et la traite qui les approvisionna en main-d’oeuvre servile, pendant près de trois siècles. Les plantations étant grandes dévoreuses d’hommes, le repeuplement était permanent face à une mortalité servile importante.
Après un court épisode de liberté en Guadeloupe, lors de l’exercice du pouvoir en France par les Conventionnels, de 1794 à 1802, l’esclavage dura jusqu’en 1848 où il fut officiellement aboli par le gouvernement provisoire né à Paris de la révolution de 1848.
Mais il fallut alors des manifestations et des émeutes pour imposer aux gouverneurs de Martinique et Guadeloupe d’appliquer cette décision et proclamer l’abolition immédiate de l’esclavage. Le nouveau régime républicain établit aussi le suffrage universel et pendant une courte période (1848-1851) il y eut des élections qui mirent aux prises républicains et conservateurs, ce qui recoupait d’une part les partisans de l’abolition et d’autre part ceux qui estimaient que les Noirs avaient trop de droits et que cela nuisait au travail dans les plantations.
Les anciens propriétaires n’acceptaient pas les nouvelles libertés accordées à leurs anciens esclaves. Ils se faisaient représenter par des hommes de paille recrutés parmi les plus anciens affranchis tandis que les « républicains » ou « schoelcheristes » - du nom de l’abolitionniste de 1848 - avaient en général le soutien des Mulâtres ou des Noirs. Schoelcher lui-même fut à plusieurs reprises élu député en Martinique et Guadeloupe.
Mais l’on ne vit pas apparaître les Noirs sur la scène politique dès ce moment-là, et ce sont des hommes venus de l’extérieur comme Schoelcher ou des Mulâtres qui se présentèrent comme les représentants de leurs intérêts.
Pour voir apparaître un parti des Noirs, il fallut attendre la création, en 1891, d’un premier parti socialiste en Guadeloupe dirigé par un Noir, H. Légitimus. Celui-ci revendiquait cette qualité de parti des Noirs. Puis quelques années plus tard, en 1901, les socialistes martiniquais avec à leur tête Lagrosillière adhérèrent au Parti socialiste français. Les deux partis socialistes, celui de Légitimus et celui de Lagrosillière en Martinique, connurent une évolution similaire. Ayant gagné des élections municipales, législatives et cantonales, très rapidement en Guadeloupe et plus difficilement en Martinique, les socialistes prirent les places d’élus dans les assemblées locales et envoyèrent des députés socialistes en France sous la Troisième république.
Mais les dirigeants de ces partis étaient surtout liés à la politique de l’aile opportuniste ou ministérialiste du parti socialiste. Légitimus proclama dès 1902, la nécessité de l’entente capital-travail qu’il appliqua fidèlement jusqu’en 1910, suivi en cela par Lagrosillière en 1919. Pendant la période de 1902 à 1910, les socialistes se préoccupèrent surtout de réussir sur le plan électoral. Ils firent différentes alliances avec les représentants des capitalistes ou avec des « républicains » ou des radicaux. Leur politique aboutit surtout à démoraliser et désorganiser les travailleurs. En Martinique la grève du François, en 1900, et la grève générale des ouvriers agricoles de Guadeloupe - 1910 - furent les grèves les plus marquantes jusqu’en 1910. La grève générale de Guadeloupe se déroula contre la volonté de Légitimus. Pendant les années qui suivirent, jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, il y eut sans cesse des grèves d’ouvriers agricoles et d’ouvriers des sucreries, souvent durement réprimées par les troupes coloniales.
Pendant toutes ces années, les anciens esclaves devenus des travailleurs libres vécurent sous une exploitation féroce. Bien que libres, beaucoup restaient attachés aux plantations (dites « habitations »), car le plus souvent ils ne recevaient guère d’argent, étant constamment endettés envers les patrons qui les payaient en bons ou jetons permettant d’acheter des vivres dans des magasins ou boutiques leur appartenant ou dépendant d’eux.
Certains travailleurs étaient tout simplement dits « casés » sur les « habitations », car ils vivaient dans des « cases à nègres » appartenant au patron. Ce sont les « commandeurs », devenus « géreurs » ou économes, qui dirigeaient tout de la vie de ces travailleurs. On imagine sans peine les pressions sociales et politiques lors des grèves ou des élections.
Ces cases étaient tristes, petites, pauvres, parfois faites de gaulettes tressées et de toits de paille de canne puis, plus tard, de planches et de tôles ondulées.
Les mauvaises conditions d’hygiène, les maladies intestinales, faisaient des ravages parmi les enfants. Les maladies dites tropicales (paludisme, pian, filariose) étaient courantes. L’alcoolisme faisait des ravages, car le rhum était la marchandise la plus accessible à tous les pauvres.
L’instruction ne s’installa que très difficilement et était le fait d’institutions privées, plus réservées aux riches et aux Mulâtres aisés qu’aux enfants des pauvres. L’instruction commença à devenir publique en même temps qu’en France, sous la Troisième république, mais beaucoup plus lentement. Les premiers socialistes antillais avaient fait de l’instruction un de leurs axes de lutte politique et en même temps cela fonctionnait comme un dérivatif aux luttes. L’intégrationnisme se manifesta d’abord dans la croyance, très fortement ancrée chez tous les Noirs pauvres, que leur avenir dépendait d’abord de l’instruction. Les gens pauvres, faisaient des sacrifices importants pour pousser leurs enfants hors des champs de canne et des usines, hors des « habitations ». Il fallait étudier pour devenir au moins un employé ou un travailleur des villes.
Cette attitude découlait d’une forte illusion, car les salariés des villes n’avaient pas un sort tellement plus enviable, à part le fait qu’ils échappaient à la dureté de la récolte de canne. En ville, la plupart des travailleurs vivaient dans des logements infâmes, situés dans les « cours » des gens riches ou aisés. De petites cases s’entassaient par dizaines dans ces cours, dans une promiscuité qui favorisait toutes sortes de maladies et de conflits personnels. Là, il n’y avait ni le grand air ni l’espace de la campagne. L’entassement s’accroissait sans cesse car, après chaque crise ou concentration de l’industrie sucrière, le chômage grandissait et poussait des campagnards vers les villes. Les incendies étaient fréquents et causaient des trouées importantes puisque toutes ces cases étaient construites en bois.
Ces quartiers ne commencèrent à être rénovés que dans les années 1960 !
Les députés antillais du PCF défendent la loi de départementalisation
C’est sur ce fonds d’exploitation féroce, de répression, de misère que, pendant et après la Deuxième Guerre mondiale, les socialistes et communistes antillais (organisés dans des fédérations locales de la SFIO et du Parti communiste français) accrurent leur influence. Et en particulier, les militants du PCF, au sortir de la dure période vichyste, faite de répression et de privations de toutes sortes, apparaissaient comme les plus combatifs, les plus honnêtes et plus proches des travailleurs. Ce sont eux qui ont créé et dirigé la plupart des syndicats d’ouvriers et de fonctionnaires. En tant que tels ils furent sans cesse réprimés, condamnés, licenciés. Ce qui fit grandir d’autant plus leur prestige auprès des masses pauvres.
Quand ces partis et ces hommes présentèrent l’assimilation comme la voie pour sortir de l’oppression sauvage et bénéficier de quelques lois sociales en vigueur ou censées l’être en France, les travailleurs leur firent confiance.
Mais ce qu’ils en attendaient se révéla par la suite être une illusion : l’assimilation ne porta pas les fruits importants et rapides qu’ils en espéraient. La déception allait par la suite se traduire par un changement de position chez beaucoup de militants et de travailleurs. Après avoir cru devenir des « Français à part entière », ils constataient amèrement qu’ils n’étaient que des « Français entièrement à part » selon le mot de Césaire.
Mais, c’est ce même Césaire qui, en tant que député du Parti communiste français (PCF), fut le rapporteur et le défenseur de la loi de départementalisation. Et c’est donc lui qui, avec ses camarades des deux îles, entretint cette nouvelle illusion de la même eau que l’entente capital-travail de Lagrosillière et Légitimus. Cette fois, ce n’était pas aux patrons de Martinique ou Guadeloupe que les Antillais membres du PCF faisaient confiance mais à l’État français et à ses lois, c’est-à-dire à l’État des patrons de France et des colonies françaises.
La démarche des communistes de l’époque n’était pas innocente, elle se situait dans le droit fil de leur alignement patriotique derrière de Gaulle durant la guerre. L’une des motivations des fédérations du PCF fut en effet le danger, réel ou supposé, de voir s’établir la mainmise américaine sur les îles de la Caraïbe dont les îles françaises.
On pouvait lire dans la presse communiste antillaise de l’époque (« L’Étincelle » en Guadeloupe et « Justice » en Martinique) : "27 avril 1848 : Victor Schoelcher, grâce à l’appui d’un groupe de vrais républicains, conduit les prolétaires antillais à la première libération : l’esclave brise ses chaînes et devient libre !
18 mars 1946 : Léopold Bissol et Aimé Césaire, puissamment soutenus par le grand Parti communiste français, ouvrent la voie aux travailleurs antillais : la deuxième étape est franchie.
La loi d’assimilation votée et toutes les conquêtes du prolétariat deviennent nôtres ! Devant le péril actuel que certains États étrangers font peser sur la souveraineté française aux Antilles, l’action de notre Parti pour une assimilation effective et immédiate, prend une signification hautement patriotique.«  (27 mars 1947) Cité par H. Bangou (La Guadeloupe de 1939 à nos jours). Mythe ou réalité, »ce péril« des »États étrangers« (!) n’en était pas moins présent à l’esprit des politiciens de l’époque ! Mais la principale motivation pour faire voter la loi de 1946, clairement exprimée par Césaire dans ses discours ou textes de l’époque, était la nécessité de désamorcer l’explosion sociale qui couvait en imposant quelques concessions de »justice sociale« aux patrons de Martinique en particulier. Ce patronat féroce et raciste, constitué essentiellement de capitalistes »békés", c’est-à-dire de Blancs créoles, ex-esclavagistes, possédait les usines et plantations, tout le négoce de Martinique et une partie de tout cela en Guadeloupe.
Césaire écrivait à l’époque : « Si les Antilles et la Réunion ont besoin de l’assimilation pour sortir du chaos politique et administratif dans lequel elles se trouvent plongées, elles en ont surtout besoin pour sortir du chaos social qui les guette. Tous les observateurs sont d’accord pour affirmer que les problèmes se posent à la Martinique, à la Guadeloupe, à la Réunion avec une telle acuité que la paix sociale est gravement menacée... ».
On ne pouvait faire une profession de foi plus claire en faveur de l’ordre social.
Mais les communistes antillais, membres du PCF, ont mené en Martinique et Guadeloupe la politique que ce parti menait en France au sortir de la Deuxième Guerre mondiale : faire en sorte que la transition du régime vichyste au régime de la « Libération » se déroule sans troubles et que l’État ne souffre pas de solution de continuité, et aider la bourgeoisie à se remettre en selle en remettant les travailleurs au travail.
Les députés antillais du PCF devaient par la suite justifier leur vote de cette loi d’assimilation en expliquant que c’était l’aspiration des masses et que cela constituait un progrès. Mais ils avaient fait le contraire de ce qu’il fallait faire, en menant cette politique et en tenant ce langage purement réformistes. Revendiquer l’application des lois sociales en vigueur en France n’avait rien que de très normal. Et cela pouvait s’imposer par la lutte, sans pour autant verser dans le nationalisme français et sans pousser la population à placer ses espoirs dans un État bourgeois et colonial dont les représentants et les gendarmes fusillaient les travailleurs à chaque grève depuis des décennies.
Agir véritablement en communistes aurait dû conduire, non seulement à montrer les limites et l’hypocrisie de la départementalisation, mais surtout à s’appuyer ouvertement sur le mécontentement des prolétaires pour justement menacer « gravement » non pas la « paix publique » mais l’ordre social établi par les grands planteurs békés et les sociétés anonymes françaises possédant les sucreries, les distilleries et grandes plantations. Un ordre social qui se maintenait grâce à la protection armée des forces de répression coloniales, des gendarmes de l’impérialisme français, mais aussi grâce à la modération ou au réformisme des dirigeants politiques reconnus du mouvement ouvrier depuis le début de ce siècle.
Il aurait fallu dénoncer vigoureusement devant les masses pauvres toute l’hypocrisie de cette nouvelle politique d’assimilation et appeler les travailleurs à créer, par leurs luttes, un rapport des forces favorable qui seul aurait pu imposer rapidement les changements souhaités. Au lieu de les voir s’étaler longuement sur cinquante ans !
D’autant plus que cette hypocrisie se manifestait clairement dans le texte même de la loi de 1946. En effet, celle-ci disait : "Article 2 : Les lois et décrets actuellement en vigueur dans la France métropolitaine et qui ne sont pas encore appliqués à ces colonies, feront, avant le 1er janvier 1947, l’objet de décrets d’application à ces nouveaux départements.
Article 3 : Dès la promulgation de la présente loi, les lois nouvelles applicables à la métropole le seront dans ces départements sur mention expresse insérée aux textes".
La suite allait montrer que ces « décrets d’application » et « mentions expresses » serviraient à retarder l’application des lois favorables aux travailleurs ! Il fallut se battre sur tout et jusqu’à aujourd’hui, cinquante ans après. Pratiquement toutes les lois sociales, tous les textes, surtout quand ils étaient favorables aux travailleurs et même quand ils étaient décrétés applicables, ont nécessité (et nécessitent encore) des luttes de leur part. Et cela, même pour les lois les plus élémentaires concernant les libertés syndicales, le suffrage universel, la liberté de presse ou d’opinion.
L’une des principales raisons invoquées par les dirigeants des fédérations antillaises du PCF pour se comporter en auxiliaires de l’État bourgeois était évidemment que les békés, eux et tous les réactionnaires, étaient contre l’application des lois sociales en vigueur en France. Mais cela n’avait rien de nouveau, on l’a vu aussi lors des périodes historiques précédentes. En revanche, l’idée introduite dans l’esprit des travailleurs et des pauvres qu’ils pouvaient se placer sous la protection de l’État central, lui confier la défense de leurs intérêts, allait laisser des traces profondes et créer des réflexes qui, encore aujourd’hui, ont des conséquences néfastes pour leurs luttes. C’est toujours en suivant cette même ligne de conduite qu’aujourd’hui les syndicats incitent bien souvent les travailleurs en grève à appeler les préfets comme « arbitres » entre eux et le patronat !
Et on peut affirmer que, sans l’introduction de cet esprit d’attente et sans l’espoir mal fondé en une prétendue volonté réformatrice et un mythique esprit de « justice sociale » républicain supposés présents à la tête de l’État français, les travailleurs auraient été mieux armés moralement pour imposer l’application réelle et plus rapide de leurs aspirations. Non seulement en 1946, mais aussi dans les luttes qui ont marqué les années suivantes.
En réalité, la politique menée par les partis de gauche de l’époque fut en grande partie responsable de l’affaiblissement qui a suivi dans le mouvement ouvrier antillais, constamment placé sur la défensive pendant ces cinquante années de luttes et d’opposition à diverses formes de répression de l’impérialisme français dans ces nouveaux départements d’outre-mer (DOM). Les fédérations communistes, transformées à partir de 1956 en partis communistes autonomes par rapport au PCF, ont subi les conséquences de cette politique. Les résultats électoraux des partis communistes antillais n’ont cessé de baisser depuis cette époque jusqu’à aujourd’hui. De 1946 jusqu’aux années cinquante, les résultats électoraux des PC ont tourné autour des 40 % de suffrages exprimés aux élections. Ils détinrent à certains moments, avec les socialistes, la majorité des assemblées locales, et un grand nombre de municipalités des nouveaux DOM. Puis les résultats s’érodèrent.
A partir des années 1960 et 1970, ces partis communistes guadeloupéen et martiniquais (PCG et PCM) furent affaiblis par des scissions et des abandons.
La grande scission qui affaiblit la fédération martiniquaise fut celle qui accompagna le départ d’Aimé Césaire du PCF en 1956. Il prit comme prétexte pour son départ les événements de Hongrie, mais l’essentiel de sa « Lettre à Maurice Thorez » consiste en une justification d’un tournant vers le nationalisme modéré, débarrassé de toute référence au communisme, qui s’est concrétisé dans la création du Parti progressiste martiniquais. Ce qui ouvrait aussi à Césaire d’autres possibilités de jouer un « rôle national » qu’avec l’étiquette communiste. Cela pouvait avoir son importance dans une période où le problème des libérations nationales des colonies françaises était posé de façon brûlante.
En Guadeloupe, il y eut deux grandes périodes de scission. Celle de 1967 fut provoquée par la naissance, au sein du PCG, d’un courant contestataire qui reprochait au PCG de ne pas se battre réellement pour mobiliser les masses sur le mot d’ordre d’autonomie. Puis il y eut, bien plus tard, au moment de l’éclatement de l’URSS, une scission avec le départ de presque tous les élus, qui dénoncèrent le « communisme » et constituèrent un nouveau parti dit « démocratique et progressiste ».
Le PCG et le PCM furent aussi contestés sur le terrain de l’anti-colonialisme par de nouvelles organisations, en apparence et verbalement plus décidées à s’opposer à la domination coloniale française. Sur le plan politique, les PCG et PCM prônaient « l’autonomie dans le cadre d’une union avec la France ». Sur le plan social, les militants communistes de la CGTG et de la CGTM étaient placés sous l’influence d’une préoccupation électoraliste prépondérante et permanente de leur direction politique. Cela eut des conséquences sur l’action des militants communistes dans ces syndicats. Aux manquements et faiblesses organisationnels, s’ajouta donc le manque de perspectives claires, conséquence du manque de préoccupation de leur parti pour les luttes des travailleurs dans les entreprises. Les travailleurs étaient, pour les dirigeants du PCM et du PCG, plus des électeurs que des membres d’une classe qui doit s’affranchir par la lutte de classe de l’exploitation capitaliste.
Aussi lorsque apparurent des organisations nationalistes, elles réussirent, dans une certaine mesure, à déborder les PC sur le terrain du nationalisme. Elles parvinrent aussi à se donner un début d’implantation dans les masses en exploitant les faiblesses et les petites et grandes trahisons des luttes revendicatives des travailleurs par des dirigeants communistes de la CGTG ou de la CGTM, embourbés dans la modération politique et l’électoralisme de leurs partis. C’est l’exploitation de situations explosives, délaissées par les CGTM et CGTG, dans les plantations notamment, qui permit à ces militants nationalistes de faire leurs premières armes et de s’implanter ensuite dans une fraction notable de la population pauvre à partir des années 1960 et 1970.
Deux organisations ont plus particulièrement réussi sur ce terrain, ayant créé à la fois des partis politiques et des syndicats. Ce sont le Mouvement indépendantiste martiniquais (MIM) et l’Union populaire pour la libération de la Guadeloupe (UPLG). Elles contrôlent aujourd’hui deux syndicats, la Confédération syndicale des travailleurs martiniquais (CSTM) et l’Union générale des travailleurs guadeloupéens (UGTG).
Ces organisations, très actives dans les entreprises, ont dirigé de nombreuses grèves, des années 1960 à 1980, qui semblèrent par bien des côtés plus dures, plus déterminées que les mouvements dirigés par les deux CGT. Mais, de par leur nature même de mouvements nationalistes, expression des intérêts de la petite bourgeoisie et de certaines couches de notables locaux, et défenseurs du développement d’une future bourgeoisie antillaise, les organisations nationalistes ne voulaient ni ne pouvaient fournir, pas plus que les PCM et PCG, de perspectives sociales et politiques propres aux luttes des travailleurs et des pauvres. Aujourd’hui ces organisations, après des succès relatifs aux diverses élections locales, sont surtout préoccupées de jouer leur rôle de notables dans les assemblées locales.
Bilan de la départementalisation
Malgré le vote de la loi de départementalisation, les anciennes colonies allaient continuer à vivre sous un régime particulier qui se traduisit par des méfaits de toutes sortes : arrestations, voire assassinats de travailleurs lors de grèves, répression et fraude lors des élections, répression d’émeutes provoquées par des incidents raciaux (1961,1974 en Martinique - 1952 et 1967 en Guadeloupe), déplacement d’office de fonctionnaires jugés trop anti-colonialistes, interdiction de journaux antillais ou français qui dénonçaient, même de façon modérée, la réalité coloniale persistant dans ces DOM, procès coloniaux des jeunes Martiniquais de l’OJAM (organisation de jeunesse anti-colonialiste martiniquaise en 1964), des Guadeloupéens du GONG (1968).
La citoyenneté française a donc apporté aux travailleurs de ces colonies, en plus de l’identité juridique, le droit d’avoir les mêmes gendarmes, CRS et tribunaux que les travailleurs de France, avec ce supplément colonial qui fait d’un préfet un véritable vice-roi dans chacun des DOM.
Les défenseurs de la départementalisation et les chantres de la « présence française » mettent bien sûr en avant les progrès sociaux, économiques accomplis dans les DOM, bien plus importants que ceux qui se sont réalisés dans les îles voisines devenues entre temps indépendantes. Le niveau de vie de la population a certes augmenté durant les cinquante ans - encore heureux ! Dans des îles où une forte proportion des salariés est constituée de fonctionnaires de l’État ou des collectivités locales, il a suffi que ceux-ci réussissent à obtenir les 40 à 50 % de prime de vie chère (en 1953) appliqués autrefois uniquement aux fonctionnaires métropolitains, pour que cela ait un effet bénéfique sur le niveau de vie de la population (mais pas pour tout le monde).
Cependant, l’extension aux nouveaux départements des « avantages sociaux » fut surtout caractérisée par la lenteur et la parcimonie de leur application. C’est ainsi que la Sécurité sociale et les Allocations familiales qui étaient regroupées dans une seule caisse commencèrent seulement à fonctionner, selon les lois en vigueur, à partir de 1950. Puis cela prit des années avant de parvenir à une sorte de parité avec la métropole qui fut votée en 1986. Il était prévu d’aller vers le rapprochement partiel des allocations et des autres prestations sociales entre 1988 et 1992. Il fallut bien des protestations, grèves et manifestations pour cela. Et ce fut le cas pour toutes les formes d’allocations. Les Allocations familiales furent amputées de la moitié de leur valeur, seuls 50 % étaient versés aux familles sous prétexte que les assemblées locales et les préfets allaient mieux gérer l’autre moitié placée dans une caisse spéciale (FASSO - fonds d’action sanitaire et sociale) ! Encore aujourd’hui, il reste une part des prestations qui n’est pas versée au même niveau qu’en France.
Il en fut ainsi du salaire minimum qui, pendant des années, resta officiellement inférieur à celui appliqué en France. Il ne remonta que progressivement pour arriver à égalité avec la France en 1996 ! Ce fut aussi le cas du RMI appliqué dans les DOM mais qui est amputé d’une partie, là aussi gérée par les assemblées locales.
A qui profite l’aide de l’État aux DOM ?
D’importants programmes de construction de logements (1960), de routes, d’écoles, de lycées, d’hôpitaux, etc., furent lancés. Le secteur des travaux publics et du bâtiment se développa ; cela entraîna l’embauche de milliers d’ouvriers dans cette corporation, puis l’électrification a suivi.
Mais à qui fut, en fin de compte, redistribué l’essentiel des salaires, des allocations ajoutées aux subventions d’État ? Qui s’enrichit à cette source miraculeuse ? Les capitalistes des grandes sociétés de construction, Dumez, Colas, Ciments Lafarge, etc., mais aussi les Cail, Schneider et autres actionnaires des anciennes sucreries ainsi que les capitalistes locaux importateurs d’aliments, d’équipement ménager et surtout de voitures.
C’est ainsi que, par exemple, les importateurs de voitures particulières qui sont de riches commerçants appartenant pour la plupart au milieu béké ou liés à ce milieu (mais on trouve aussi quelques non-békés) profitent du fait que les transports publics n’ont jamais été organisés de façon satisfaisante dans les DOM, à part des initiatives limitées de certaines municipalités.
Y a-t-il eu développement économique ? Au sens réel du terme on ne peut pas le dire, car les économies des îles sont restées des comptoirs pour la métropole et des fournisseuses de matières agricoles : sucre, rhum, banane principalement. Ce qui a monopolisé l’essentiel des terres agricoles et en a chassé les cultures vivrières. En conséquence, l’essentiel de la nourriture est importé encore aujourd’hui de France. La caste locale des importateurs, lié aux grandes chaînes de distribution métropolitaines ou européennes, s’oppose à tout développement d’initiatives réelles et larges dans le domaine de la diversification agricole, grâce à son contrôle de certaines banques ou au poids qu’elle occupe. En revanche, les super ou hypermarchés poussent largement sur les îles.
Les capitalistes du béton, du goudron, de l’équipement en général (grosses sociétés françaises pour la plupart : La Générale des eaux, Jardin Billard, Norfrance, Satom, Moter, Colas, Bouygues, Ciments Lafarge, etc.) trouvèrent dans les DOM un beau marché protégé qui leur était réservé et ils en profitèrent pendant les 35 années d’après-guerre. En 1990, le montant des travaux publics pour les DOM et TOM représentaient encore 7,3 % des travaux réalisés hors métropole, plus que pour toute l’Afrique du Nord (4,3 %).
C’est un marché intéressant car il apporte des commandes régulières et l’assurance de recevoir des subventions d’État sous différentes formes : primes aux investissements, dégrèvements de charges sociales, dégrèvements d’impôts, primes à l’exportation, etc.
C’est ainsi que les grands planteurs békés de Martinique, et les actionnaires français ou européens des sucreries de Guadeloupe (les Schneider, les Rothschild, la Banque de Paris et des Pays-Bas, le baron Empain, etc.) ont largement bénéficié du fait que le prix du sucre et de la banane payé en France était (et est encore) très supérieur à celui du marché mondial. Et cela depuis des décennies, bien avant la départementalisation. Ces productions sont encore subventionnées à l’exportation en France et en Europe. Les producteurs bénéficient d’un quota qui leur est attribué pour l’écoulement assuré de leurs marchandises agricoles. Cela profite aux planteurs locaux, mais évidemment plus aux plus gros qu’aux petits.
Mais il y a aussi toute une chaîne d’intermédiaires qui profitent du travail des ouvriers agricoles et des sucreries. Ce sont des transporteurs maritimes, les importateurs et vendeurs de produits de conditionnement et de produits phytosanitaires, d’engrais, etc.
Les DOM ont fonctionné et fonctionnent encore comme un circuit financier État-Dom-capitalistes extérieurs ou locaux, français ou autres. L’argent qui rentre par un bout ressort par un autre et seule une bien faible partie est réinvestie sur place. Il y a transit de fonds des caisses de l’État à celles des capitalistes. Les consommateurs antillais ou réunionnais ne sont que les intermédiaires obligés du trafic. En réalité, ils n’en ont tiré qu’un avantage très faible comparé à ce que rafle au passage la bourgeoisie locale, tandis que les grosses sociétés françaises ou internationales se taillent, elles, la meilleure part. Les masses financières reviennent, après un détour dans les DOM, se déposer dans les comptes des grosses sociétés ou d’actionnaires divers, mais aussi sur ceux de la petite poignée de riches Martiniquais ou Guadeloupéens, békés ou pas. Pourtant, en cinquante ans, il y aurait eu le temps pour mettre en place les moyens de développer au moins certaines productions locales viables et utiles à la population ! Au lieu de cela, l’État colonial a perpétué les grandes plantations fournissant l’exportation de sucre et de bananes, entretenant et confortant par là même une flagrante injustice dans la répartition des terres et donc des revenus agricoles. Cette répartition est inégalitaire : en Martinique, base et fief des békés, deux tiers des exploitations agricoles vivent sur moins de 9 % des terres agricoles et, à l’opposé, 1,4 % des exploitations cultivent 43 % des terres. La répartition est moins inégale en Guadeloupe, mais l’on y voit tout de même un bloc de 150 exploitations (1 %) disposer de 26 % des terres agricoles. Ces propriétaires étant d’ailleurs en partie les mêmes qu’en Martinique !
Quels objectifs pour les travailleurs des DOM ?
Le tableau des améliorations du niveau de vie réalisées n’est qu’une parure qui masque une situation bien moins satisfaisante que ne l’affirment les défenseurs acharnés de la départementalisation. Sous ces climats tropicaux, sous ces cieux ensoleillés, règnent un chômage, un sous-équipement en logements, chroniques. Si le gouvernement a réussi à stabiliser le chômage pendant les années 1960-1970, c’est à cause des départs massifs des jeunes vers la métropole pour y trouver des emplois. Départs qui se sont ensuite progressivement taris avec la montée du chômage en France. Aujourd’hui un actif sur trois est au chômage dans ces territoires (taux de 30 à 40 % selon les îles).
Si les difficultés de vie en métropole s’aggravaient du fait de la dégradation économique et sociale (crise, chômage, racisme) et qu’un grand nombre d’Antillais et de Réunionnais revenaient dans leurs îles, la situation y deviendrait vite intenable, même avec ce qu’il est convenu d’appeler l’aide de l’État. Car la production et les emplois fournis sur place ne permettraient pas d’employer ces surplus de main-d’oeuvre.
Cela juge la prétendue assimilation et ses prétendus succès. Il n’y a pas d’avenir sous le capitalisme, pour ces îles. Si les difficultés économiques s’accroissaient en France, on le voit déjà, l’État se désengagerait de plus en plus des secteurs publics et d’une certaine façon les DOM font partie de ce « secteur public ». C’est dire donc que leur avenir ne leur appartient pas dans le régime actuel. Le jour où cet État décidera de réduire sa participation à différentes dépenses et notamment aux salaires de la fonction publique (en supprimant la prime des 40 ou 50 %), ces îles se retrouveront devant un important problème économique à résoudre.
Comment permettre à l’économie de satisfaire ne serait-ce qu’une partie des besoins élémentaires d’une population qui pourrait avoisiner, dans l’ensemble constitué par la Martinique et la Guadeloupe, un million d’individus dans un avenir pas lointain, répartis sur des territoires relativement exigus, où l’on a déjà fait pousser du béton sur une très grande partie des terres agricoles ?
Quelles orientations politiques et économiques, quelles perspectives correspondant aux intérêts des travailleurs et des pauvres de ces pays ?
Les représentants de l’État et les défenseurs locaux de la bourgeoisie coloniale ne cessent de vanter l’importance des sommes consenties par le budget de l’État pour « aider » les DOM. A ces sommes s’ajoutent aujourd’hui celles que verse l’Union européenne. Le plan Perben - du nom de l’avant-dernier ministre des DOM - a prévu, paraît-il, 14 milliards de Francs en plus des sommes budgétaires à investir dans les départements et territoires d’outre-mer. Selon les chiffres officiels, le montant total des dotations financières, tous budgets confondus, chaque année dépasse les 45 milliards de francs pour ces DOM et TOM.
Les notables locaux nationalistes - et nombre de ceux qui appartiennent à des partis traditionnels le sont sur ce terrain - aspirent à une autonomie plus grande des îles, de façon à pouvoir gérer ces sommes eux-mêmes.
Ces sommes sont importantes et pourraient effectivement contribuer à l’amélioration des conditions de vie et au développement d’économies locales ou régionales viables. Mais cela exige de contrôler ce qui est fait de cet argent, dépensé nous dit-on au « nom du peuple français », en « solidarité nationale » avec les peuples des DOM ! Pour l’instant, on voit que ce sont surtout les capitalistes extérieurs ou locaux, une certaine couche de petits-bourgeois antillais aisés et affairistes et quelques hauts cadres de l’État français qui profitent de ces milliards.
Savoir où va l’argent, qui profite de quoi, est une nécessité pour les travailleurs et les peuples des DOM. Où, quand, comment sont effectuées les dépenses ? Que construit-on ? Qu’est-ce qui est utile ou non ? Quelles sont les priorités ? Toute une politique économique pourrait être ainsi défendue par les travailleurs desdits DOM. Cette politique leur permettrait d’apprendre à contrôler l’état des fortunes et des comptes des capitalistes grands ou moins grands, békés ou non, des Antilles, de la Réunion et de Guyane.
L’avenir passe par les luttes des travailleurs. Il passe par la lutte pour le contrôle des travailleurs sur ce qui se fait lors des marchés publics passés dans les assemblées locales, par la surveillance des démarches économiques des élus locaux, par le contrôle des comptes des immenses domaines agricoles encore consacrés à la canne, la banane ou à l’ananas (Martinique). Il passe par le contrôle des travailleurs sur tout ce qui se fait dans cette économie. Les travailleurs des Antilles, en imposant le contrôle des comptes des entreprises, de toutes les entreprises - y compris publiques -, pourraient peser pour qu’une partie plus grande des sommes affectées sur le budget de l’État au développement de ces territoires serve effectivement à cela.
Dans les cercles dirigeants français, il est périodiquement à la mode de soulever la question du coût de ce qu’un politicien a appelé « les danseuses de la France ».
Mais ceux qui clament que « les DOM coûtent cher à l’État français », c’est-à-dire aux contribuables, sans plus de précision, sont d’aussi fieffés menteurs que ceux qui affirment que, en France même, « les mesures de lutte pour l’emploi » coûtent très cher à l’État.
Le mensonge n’est pas dans le fait que cela coûte cher. Il est dans l’identité de celui qui en profite. Un contrôle strict montrerait que ce n’est pas l’ensemble des Guadeloupéens ou des Martiniquais qui est subventionné par l’État français, mais une petite couche de privilégiés, dont une bonne partie n’a d’autre rapport avec les Antilles que celui de s’y enrichir.
Ceux-là ont toutes les raisons de tirer un bilan positif de la départementalisation, même si, aujourd’hui, certains d’entre eux souhaitent un changement de statut donnant plus d’autonomie aux notables locaux dans l’utilisation et la répartition de l’argent. Mais, que les statuts demeurent ou soient modifiés, de toute façon, il s’agit de répartir à l’intérieur de la couche privilégiée.
La classe ouvrière, la population pauvre n’a pas à entrer dans ce débat interne à la bourgeoisie, mais à imposer une autre politique, qui ait pour point de départ les intérêts vitaux des travailleurs, des chômeurs et des pauvres.
C’est évidemment une question de rapport de forces, mais c’est aussi une question de perspective politique

Guadeloupe Les nationalistes : de l’activisme syndical à la gestion des affaires

Guadeloupe Les nationalistes : de l’activisme syndical à la gestion des affaires
Il y a quelque temps, en Guadeloupe, l’une des plus vieilles colonies françaises dans les Caraïbes, un ex-syndicat, l’UPG ( « Union des paysans pauvres de la Guadeloupe » ), se transformait en « Union des producteurs de la Guadeloupe ».
Ce fait aurait pu paraître tout à fait banal si l’UPG n’était autre que le principal syndicat des paysans pauvres de la Guadeloupe, dirigé par les nationalistes indépendantistes de l’UPLG ( « Union populaire pour la libération de la Guadeloupe » ) et s’il n’avait été, il y a quelques années, à la tête des luttes paysannes en Guadeloupe.
Sa transformation en « Union des producteurs de la Guadeloupe » symbolise aujourd’hui le changement de politique des nationalistes. Ces derniers autrefois prétendaient préparer ce qu’ils appelaient la « RNDP », la « Révolution nationale démocratique et populaire », appuyée sur la lutte des paysans pauvres contre les gros propriétaires fonciers et les capitalistes usiniers (ceux qui possèdent la canne à sucre). Aujourd’hui, ils prétendent favoriser une couche de paysans moyens plus aisés.
L’UPG avait été créée en 1971, à peu près en même temps que l’UTA ( « Union des travailleurs agricoles » ), par les anciens militants fondateurs du GONG ( « Groupe d’organisation nationale de la Guadeloupe » ), nationalistes de tendance maoïste et partisans de l’indépendance.
Ces militants avaient pu alors utiliser le grand mécontentement qui existait parmi les petits paysans misérables et les ouvriers agricoles pour diriger l’une des plus grandes grèves des travailleurs de la canne depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale.
Tout au long des années soixante-dix, ils avaient pris la tête de nombreuses grèves et manifestations de mécontentement des paysans et ouvriers agricoles. Ils avaient pu gagner ainsi la confiance d’une grande partie des travailleurs de la canne qui adhéraient massivement aux syndicats nationalistes qu’ils voyaient comme des organisations défendant réellement leurs intérêts.
Abusés par le langage apparemment radical, par les luttes et les manifestations, la plupart d’entre eux n’avait pu alors déceler que, déjà, à l’époque, les dirigeants de leurs luttes étaient surtout des notables : enseignants, avocats, médecins ou paysans plus aisés. Et si, à cette période, les véritables intentions des dirigeants nationalistes étaient masquées derrière les luttes qu’ils menaient, aujourd’hui, ils n’hésitent pas à les afficher clairement.
Ainsi, l’un des principaux fondateurs des syndicats nationalistes, ex-dirigeant du GONG et aujourd’hui dirigeant de l’UPLG, Louis Théodore, déclarait lors d’une interview au journal Set-Mag, le 7 mars dernier : «  La réalisation de la réforme foncière a favorisé l’apparition d’une couche importante de paysans moyens possédant entre 7 et 10 hectares. Le nombre a triplé en dix ans... Les paysans doivent obligatoirement changer de mentalité et se plier aux exigences de l’entreprise moderne, donc se familiariser avec toutes les méthodes modernes de gestion... »
«  Aujourd’hui, les gens s’engagent dans l’agriculture pour réaliser une production de qualité et se battre pour gagner le marché intérieur ».
Bien sûr, cela n’empêche pas Louis Théodore de déclarer qu’il existe encore des paysans pauvres : «  L’Union des producteurs de la Guadeloupe réunira les paysans pauvres et moyens. Il existe toujours des gens ayant très peu de terres qui produisent soit de la canne, soit de la banane, avec des revenus insuffisants pour vivre décemment... » dit-il.
Dire qu’il existe encore en Guadeloupe des paysans pauvres ou des ouvriers agricoles vivant misérablement est un euphémisme.
La « réforme agraire » dont se vantent les dirigeants nationalistes est loin d’avoir complètement réparti les grandes terres contrôlées par des groupes capitalistes. Simplement, les nationalistes ont trouvé un fromage dans les organismes de réforme foncière. Aujourd’hui en tout cas, ils ne prétendent même plus défendre les paysans pauvres. La référence au mot « pauvre », disparue du nouveau sigle, n’est donc pas une simple question de label. C’est une question de politique.
Les « pauvres », eux, n’étaient là que pour servir de piétaille, de masse de manoeuvre lors des mouvements de grève ou de protestation d’autrefois. Ils ne constituaient qu’un tremplin pour permettre aux plus aisés de s’installer et de forger une « nouvelle classe paysanne ». La réforme foncière organisée par le pouvoir français a été aussi l’occasion pour les nationalistes d’installer bon nombre d’entre eux, y compris certains enseignants et notables, ex-dirigeants des grèves, sur de bonnes terres. Certains dirigeants de l’UPLG, comme Théodore lui-même, ont acquis des terres et se posent eux-mêmes aujourd’hui en agriculteurs moyens, voulant moderniser leur production. C’est donc avant tout leurs propres intérêts de petits-bourgeois qu’ils défendent.
Voilà donc à quoi auront abouti les luttes et les sacrifices consentis par des milliers de petits paysans pauvres qui suivaient la ligne et les mots d’ordre de ces dirigeants les appelant « à la lutte ».
On comprend mieux pourquoi les dirigeants nationalistes ont activement, pendant plusieurs années, été présents dans les organismes dirigeants de la réforme foncière, par exemple au « Comité directeur de la SAFER »...
Et aujourd’hui ce même Théodore d’aller demander à certains squatters de quitter ces terres qu’il les avait lui-même incités à occuper, pour les rendre à la « Compagnie fruitière », grosse société foncière...
La transformation de l’UPG entre dans le cadre de toute la politique d’ensemble des nationalistes de Guadeloupe. Ce fait récent n’en est qu’un aspect.
Aujourd’hui, les nationalistes qui se voulaient autrefois militants révolutionnaires se posent de plus en plus en nouveaux notables aspirant à la gestion des affaires. Alors qu’à une époque pas si lointaine, ils subordonnaient tout ce qu’ils faisaient à l’indépendance nationale.
Mais la « lutte pour l’indépendance nationale » a marqué le pas. Il n’existe pas vraiment, aux Antilles, d’expression franche et nette du sentiment national ayant pu fournir aux nationalistes un milieu suffisamment attractif et large pour réussir dans cette voie. C’est déjà du reste pour cette même raison qu’ils avaient opté pour un cours syndicaliste après une période où, dans les années soixante, ils militaient pour une révolution de type castriste, maoïste ou algérien.
Comment exister sur le terrain, comment se refaire une place et regagner l’influence quelque peu effritée aujourd’hui, voilà les questions qui se posent à eux.
A une certaine époque de montée des luttes ouvrières et paysannes, ils avaient pu apparaître aux yeux d’un certain nombre de travailleurs comme leurs véritables défenseurs, car ils assumaient la direction des grèves. A certaines périodes, ils y poussaient même, sans nécessairement tenir compte de l’état d’esprit et des préoccupations des travailleurs ou des paysans pauvres. Ils soignaient une image « radicale » par rapport aux syndicats réformistes, notamment la CGT. Aujourd’hui, ils sont réduits à leur véritable expression : celle de petits-bourgeois et de notables à la recherche de places, de postes, dans leur milieu d’origine, la petite bourgeoisie.
Et leur politique n’en apparaît que plus clairement. Notamment celle qui consite à rejeter les véritables intérêts des pauvres au profit de ceux des couches plus aisées.
C’est ainsi qu’ils sont opposés à la Sécurité sociale et autres petits avantages dont bénéficient les travailleurs : allocations familiales et autres. Théodore le dit du reste lui-même en affirmant : «  Nous sommes un pays sous-développé économiquement en contradiction avec une politique sociale qui consiste à [nous] aligner [sur] les salaires, les allocations familiales et tous les avantages d’un pays hautement développé ».
On est fixé : les ouvriers agricoles qui travaillent sur les exploitations de la « nouvelle classe paysanne » ne devront pas s’attendre à des salaires décents ou à une couverture sociale correcte. Pour les nationalistes, tout cela constitue un frein au « développement économique de la Guadeloupe ». Les ouvriers devront même travailler encore plus durement au nom de ce même « développement ». Le dirigeant de l’Union des producteurs de la Guadeloupe leur dit aussi : «  augmenter le plus possible la productivité, c’est la seule façon de gérer cette contradiction »... (c’est-à-dire le fait d’être un pays sous-développé sur lequel sont plaqués les avantages d’un pays développé en salaires, droits sociaux, etc.).
Cependant, les paysans pauvres, les laissés pour compte de la réforme foncière, continuent de vivre dans la misère avec d’innombrables difficultés.
Les petits colons (sorte de métayers qui travaillaient depuis plusieurs générations sur les terres des grandes sociétés) sont menacés d’expulsion par la SAFER. Certains d’entre eux, autrefois syndiqués à l’UPC, se battent pour garder leurs terres en s’organisant eux-mêmes. Et, signe des temps nouveaux, ils trouvent contre eux maintenant leurs anciens « camarades » qui, eux, au nom de l’organisation de la « nouvelle classe paysanne », veulent récupérer ces terres avec l’aide de l’État français dans le cadre de la « réforme foncière ».
De plus, ils sont tributaires des CUMA (coopératives d’utilisation du matériel agricole) qui coupent leurs cannes et qui sont dirigées et contrôlées par les nationalistes.
Il est bien évident qu’en restant à l’UPG, les paysans pauvres seront à la traîne des paysans moyens qui y défendent avant tout leurs propres intérêts. Ils n’y seront pas plus aujourd’hui avec le changement de sigle, qu’hier, lorsque l’organisation s’intitulait « Union des paysans pauvres ».
En fait, c’est la même politique d’utilisation des pauvres pour les intérêts des notables et des couches moyennes qui se poursuit. La différence est qu’aujourd’hui les nationalistes affichent clairement leurs intentions. Et encore une fois, les petits paysans pauvres serviraient de marche-pied et de caution « populaire » pour les intérêts des notables nationalistes s’ils continuaient à leur faire confiance.
Ce n’est du reste pas le cas, car beaucoup de paysans pauvres et de colons se sont, depuis déjà quelques années, détournés des nationalistes.
Du reste il faudrait être vraiment aveugle et sourd pour ne pas se rendre compte combien le langage des nationalistes, « révolutionnaires » des années soixante et soixante-dix, ressemble de plus en plus à celui du patronat classique. Les ex-syndicalistes « activistes » sont devenus « réalistes », « responsables », ou patrons eux-mêmes. Certains grands patrons, békés (gros propriétaires blancs descendant des familles esclavagistes) et propriétaires d’usines à sucre, vont même aujourd’hui débattre avec eux, de « colloques » en « États généraux ».
Au nom du « développement économique » ou de la « compétitivité », les dirigeants nationalistes n’hésitent pas à affirmer à qui veut l’entendre que les « coûts de production » sont très élevés, en particulier les « coûts salariaux ». Ce qui revient à dire qu’il faudrait baisser les salaires.
Leur opposition de principe par rapport à la prime de vie chère de 40 % que touchent les travailleurs de la fonction publique, va dans le même sens. Cette prime fait partie, depuis des dizaines d’années, du salaire des catégories de travailleurs concernées. Le gouvernement français tente périodiquement de retirer cet avantage acquis, en déclenchant comme actuellement des protestations parmi les travailleurs. Les nationalistes reprennent pratiquement le langage patronal, en arguant de la persistance de cette prime dans la fonction publique qui pousse tous les salaires vers le haut. Les ouvriers agricoles misérablement payés apprécient...
Aspirant à jouer un rôle dans les affaires du pays, les nationalistes veulent apparaître comme les meilleurs gestionnaires y compris maintenant dans le cadre des institutions actuelles dominées par l’impérialisme français. Il leur manque toutefois un atout de taille : les postes électoraux. Car ceux-là sont largement occupés par la gauche socialiste et « communiste » (staliniens). La veste de l’indépendantisme et de l’activisme des années passées colle encore à la peau des nationalistes malgré tous leurs efforts pour s’en débarrasser. Et sur le plan électoral, l’indépendantisme n’a jamais fait recette.
Il leur faudra donc redoubler d’effort pour ressembler aux politiciens « classiques ».
Certes, il n’est pas exclu qu’en cas de remontée des luttes sociales nos nationalistes, ou certains d’entre eux, troquent à nouveau leurs casquettes de notables contre celles de syndicalistes et combattants « de la classe ouvrière et paysanne », en « populistes » et empiriques qu’ils sont.
Mais ils auront montré leur vrai visage auparavant : celui de notables n’utilisant les luttes sociales que pour mieux servir leurs intérêts propres et en fin de compte, ceux de la bourgeoisie.
18 mars 1991
 

Guadeloupe - Les nationalistes à la recherche d'un second souffle

Guadeloupe - Les nationalistes à la recherche d'un second souffle
Janvier-Février 1998
Au mois de juin dernier, deux nouvelles organisations nationalistes se sont créées en Guadeloupe, le Mouvement Guadeloupéen et le KLNG (Konvoi pou Libérasion a Pèp Gwadloup/ Entraide pour la libération du peuple guadeloupéen).
    Un courant indépendantiste minoritaire existe depuis plus de trente ans en Guadeloupe, dans cette petite île des Caraïbes, vieille possession coloniale de la France, transformée en 1945 en "département d'outre-mer". Et depuis quelques années, la principale organisation nationaliste, l'UPLG (Union Populaire pour la Libération de la Guadeloupe), après avoir été une organisation militante opposée au pouvoir qu'elle dénonçait comme pouvoir colonialiste, se prétendant dans une opposition radicale, opposée en particulier à toute participation à des élections "françaises" dont elle contestait la légitimité, tente de se frayer une voie dans la vie politique officielle en cherchant à occuper des postes et des positions et en participant aux élections. Cette orientation a eu pour conséquence une relative dispersion des militants nationalistes dont beaucoup n'approuvaient pas le nouveau cours électoraliste de l'UPLG. Aujourd'hui, les cadres et les notables de la mouvance nationaliste font une tentative pour recomposer l'ensemble du mouvement nationaliste, à la recherche d'un second souffle.
Une laborieuse reconversion : du gong au mouvement guadeloupéen!
Des deux courants incarnés respectivement par le Mouvement Guadeloupéen et par le KLNG, c'est incontestablement le premier qui donne le ton à l'ensemble de la politique des nationalistes de la Guadeloupe.
Le Mouvement Guadeloupéen est la nouvelle dénomination sous laquelle apparaît l'UPLG que ses dirigeants ont dissoute en juin dernier. L'UPLG, créée en 1978, était elle-même issue du GONG (Groupe d'Organisation Nationale de la Guadeloupe), première organisation indépendantiste fondée en 1963 par des militants se revendiquant alors du maoïsme. Le GONG se proclamait partisan des méthodes radicales et prétendait arracher l'indépendance pour reprendre son jargon d'alors par "la révolution démocratique nationale et populaire", expression utilisée plus fréquemment sous la forme des initiales RNDP. Son successeur, l'UPLG, s'était créé avec pour objectif politique affiché l'indépendance de la Guadeloupe.
Cette organisation a conquis un certain crédit dans une fraction de la population, en parvenant à organiser et à encadrer un certain nombre de luttes parmi les petits paysans, mais aussi parmi les ouvriers agricoles de la canne à sucre travaillant sur des terres appartenant à de grosses sociétés françaises ou à des propriétaires fonciers békés (blancs locaux descendant des anciens esclavagistes).
Les médecins, avocats, architectes, enseignants qui constituaient l'encadrement de l'UPLG, se prévalant de ces luttes, se présentaient comme d'authentiques défenseurs des paysans pauvres et des ouvriers agricoles. Ils avaient pu faire illusion auprès d'un certain nombre de petits paysans pauvres et de travailleurs agricoles et auprès de leur propre base militante, constituée essentiellement d'étudiants ou d'ex-étudiants et de jeunes des quartiers urbains. Ce furent ces mêmes militants qui furent à l'origine avant même la création de l'UPLG de l'UTA, Union des Travailleurs Agricoles, qui dirigea de grandes grèves qui se déroulèrent pour ainsi dire tous les ans de 1971 à 1978, puis de l'UGTG (Union Générale des Travailleurs Guadeloupéens). Opposant son militantisme à l'indolence des organisations syndicales traditionnelles, profitant aussi d'une période de montée des sentiments d'oppression raciale dans la population laborieuse, l'UGTG est parvenue à créer des sections dans un grand nombre de secteurs, devenant l'un des syndicats les plus importants de l'île, ce qu'il reste encore aujourd'hui.
Quand les masques tombent
Mais lorsque la mobilisation des paysans et des ouvriers agricoles de la canne retomba, les dirigeants de l'UPLG utilisèrent le crédit gagné au cours de ces luttes pour se faire une place sur le terrain politique et se trouver des places de notables. Ils commencèrent par tenter de conquérir des postes et des positions dans différentes institutions officielles liées au monde agricole (genre SAFER, etc.), puis à briguer des postes électifs. Certains d'entre ceux-là ou d'autres, poussant jusqu'au bout la logique de leurs positions politiques, se transformèrent carrément en gros ou moyens exploitants agricoles et dirigent aujourd'hui des Unions de producteurs de banane ou de canne. Adeptes de plus en plus ouverts d'un "capitalisme local", ils achètent des terres, montent des sociétés avec tout ce que cela implique comme liens tissés avec les dirigeants politiques officiels des assemblées locales et les milieux d'affaires, békés ou autres
Et quand leurs intérêts sont en jeu, ils n'hésitent pas à s'en prendre ouvertement aux travailleurs. Le dernier exemple en date est celui de ce dirigeant nationaliste, par ailleurs dirigeant de l'Union de producteurs de banane de Guadeloupe et Martinique, qui a récemment porté plainte contre des travailleurs de la banane en grève au mois de décembre dernier, qu'il accuse d'avoir saboté une partie du matériel de sa plantation. On peut citer aussi cet avocat, membre dirigeant du Mouvement Guadeloupéen, défenseur officiel des gros propriétaires de bananeraies, que les travailleurs de la banane en grève ont trouvé en face d'eux lors des négociations.
Et ce ne sont là que quelques exemples parmi les plus récents.
 
De l'indépendance nationale
 
Au "souverainisme"
Ainsi, le Mouvement Guadeloupéen s'affirme de plus en plus comme un parti bourgeois classique qui veut une place plus grande dans les instances politiques officielles. Pour cela il faut passer par les élections. Aujourd'hui, pour y parvenir, même la revendication d'indépendance nationale est mise en sommeil au profit de celle plus vague du "changement de statut", voire du "souverainisme", barbarisme repris du vocabulaire politique du Parti Québécois du Canada francophone. Un représentant de ce courant politique était du reste présent lors du lancement du Mouvement Guadeloupéen !
L'UPLG a donc transformé jusqu'à son nom pour se donner aux yeux du pouvoir et de la classe possédante une image plus respectable.
Elle a officiellement abandonné son objectif antérieur, la création d'un Etat guadeloupéen indépendant. Il faut dire que ni la bourgeoisie autochtone, dont cette organisation vise à représenter les intérêts, ni même cette vaste couche de petits-bourgeois où elle trouve son soutien, n'aspirent nullement en cette période à l'indépendance politique complète vis-à-vis de l'impérialisme français. La richesse toute dérisoire par rapport à celle de la bourgeoisie des pays impérialistes, mais richesse quand même ! de la mince couche de la bourgeoisie autochtone comme d'ailleurs les privilèges de la petite bourgeoisie sont largement liés à la présence de l'Etat français. Cette classe sociale est, avec la bourgeoisie de la métropole ayant des intérêts en Guadeloupe, la principale bénéficiaire des subsides versés aux divers titres "d'aide" de l'Etat français à la Guadeloupe. En revanche, les notables représentant les intérêts de cette classe souhaitent gérer ces fonds eux-mêmes, au mieux de leurs intérêts et de ceux de leurs mandants, sans que l'Etat français s'en mêle.
En mettant sous le boisseau l'objectif de l'indépendance, les dirigeants de l'ex-UPLG savent qu'ils ne prennent que peu de risques, sauf celui de voir s'éloigner quelques farouches indépendantistes qui iront alors peut-être grossir les rangs du KLNG, la tendance nationaliste concurrente. Mais ce risque est limité car le sentiment national n'a jamais été dominant au sein de la population de Guadeloupe. Et les nationalistes ont surtout gagné du crédit par le passé parce qu'ils ont su s'appuyer sur des mouvements sociaux touchant des milliers de petits paysans ou d'ouvriers agricoles.
Certes, il continue à exister un sentiment anticolonialiste, une certaine aspiration à ne plus dépendre de décisions prises à 7 000 kilomètres par des hauts fonctionnaires complètement détachés des problèmes réels qui se posent dans lesdits "départements d'outre-mer". Ces sentiments sont sous-tendus par la persistance de certaines discriminations, d'inégalités économiques, de retards de développement importants, entre la France et ses territoires d'Amérique.
 Ceux-ci sont légalement considérés depuis plus d'un demi-siècle comme "départements" au même titre qu'un département de France. Mais, le chômage y est plus important, les salaires plus bas dans les entreprises du secteur privé, la direction de l'administration et des entreprises est assurée par des Blancs alors que la majorité de la population est noire. C'est toute cette situation qui entretient un certain sentiment d'oppression raciale et de dépendance. Jusqu'à présent, l'impérialisme français est parvenu à maintenir une relative stabilité par les transferts sociaux, les aides sociales et économiques de toutes sortes. Ce sont des miettes et elles n'empêchent pas la misère ni le chômage endémiques qui touchent près de la moitié de la population active. Mais elles contribuent à maintenir un niveau de vie bien supérieur à celui des îles indépendantes voisines, comme la Dominique ou Antigua, sans même parler bien sûr d'Haïti.
Ce sont ces garde-fous mis en place par l'impérialisme français qui contiennent jusqu'à présent l'explosion sociale.Même à l'époque de leur cours "radical" et lorsqu'elles en avaient les moyens, les organisations nationalistes n'ont nullement voulu s'appuyer sur des luttes d'envergure des couches ouvrières et paysannes comme fer de lance de la lutte contre l'impérialisme français. Elles étaient trop étrangères aux intérêts propres de la classe ouvrière pour cela et elles craignaient trop, d'une crainte de classe, que se développent des luttes sur le terrain de classe. Elles voulaient bien se servir des travailleurs comme de fantassins, pour créer un certain rapport de forces avec l'impérialisme français. Mais, même à cette époque, c'était pour se faire reconnaître comme " interlocuteur valable" afin de négocier un éventuel changement de statut avec le gouvernement français.
Mais même cette époque semble aujourd'hui révolue.
 
"Le Mouvement Guadeloupéen": vers un parti de notables
Le Mouvement Guadeloupéen prend de plus en plus l'allure d'une petite machine électorale. Viser des mandats électifs était considéré, hier, par eux comme une intégration dans le système colonial et une sorte de "trahison" de la lutte pour "l'indépendance nationale".
Lors de leur première participation aux élections régionales, les nationalistes avaient remporté un succès modeste, mais non négligeable, avec plus de 6 % des voix et trois élus. Depuis, ils ont gagné deux municipalités, un siège au Conseil général et disposent d'un certain nombre de conseillers municipaux dans plusieurs communes.
Ce n'est du reste pas un hasard si le Mouvement Guadeloupéen s'est créé moins d'un an avant les élections régionales de mars 1998.
Et on peut rapprocher ces préoccupations électorales du succès du Mouvement Indépendantiste Martiniquais (MIM) qui, aux dernières élections législatives en Martinique, pour la première fois, a pu faire élire un indépendantiste, son dirigeant, Alfred Marie-Jeanne. Un tel succès aura pu en effet donner des idées et des ambitions aux notables de l'ex-UPLG.
Le nouveau rejeton de l'UPLG s'est créé comme un mouvement "ouvert à tous", permettant l'expression des nuances, rompant ainsi avec une tradition organisationnelle, centralisée, monolithique, peu démocratique, aux structures plus contraignantes. On retrouve du reste dans ses réunions et ses colloques toutes les variantes nationalistes et même des militants du GRS (Groupe Révolution Socialiste, section antillaise du Secrétariat unifié de la IVe Internationale) qui participent à leurs réunions, sans doute charmés par cette espèce de vague consensus général autour des "intérêts de la Guadeloupe".
Cette rupture avec l'ancien type d'organisation correspond aussi à la volonté de rallier un certain nombre de petits notables locaux indépendants. Ces prétendants à des postes électifs, dans leur commune ou leur canton, veulent avoir les mains plus libres et souhaitent pouvoir jouer un rôle personnel, sans avoir de comptes à rendre.
Il s'agit donc, pour les dirigeants de l'ex-UPLG avec le Mouvement Guadeloupéen, de se doter d'une organisation aux structures et aux mots d'ordre suffisamment flous ("souverainisme" !) pour ne gêner personne en son sein. Il leur faut une organisation pouvant servir, sans entraves, les ambitions électorales de chacun de ces notables. En même temps, en ayant pu regrouper sur cette base un certain nombre de militants éparpillés, le Mouvement Guadeloupéen se veut un pôle d'attraction pouvant élargir sa base électorale.
Bref, le courant politique qui a commencé avec le radicalisme maoïste et indépendantiste du GONG finit aujourd'hui par accoucher d'une organisation que plus grand-chose ne distingue des autres partis existant en Guadeloupe. Il est même bien difficile de la ranger parmi les organisations dites de gauche, si tant est que cette expression elle-même ait une signification. Si l'électoralisme de bon aloi du Mouvement Guadeloupéen tranche évidemment avec le radicalisme verbal de l'UPLG et, à plus forte raison, du GONG, dans la réalité, il n'y a eu, au cours de cette évolution, aucune rupture de continuité. En tout les cas, pas en ce qui concerne la classe sociale dont ce courant ambitionnait de représenter les intérêts.
Se réclamant depuis toujours du nationalisme, c'est-à-dire considérant depuis toujours que les antagonismes de classe étaient secondaires, secondaires en tout cas par rapport aux antagonismes nationaux, ce courant n'a jamais représenté, ni de près ni de loin, les intérêts politiques des travailleurs. Quel que soit leur langage, quelles que puissent être leurs méthodes, les courants politiques nationalistes ne peuvent pas représenter les intérêts du prolétariat, du simple fait qu'ils s'opposent par la violence, lorsqu'ils en ont les moyens à la prise de conscience des travailleurs qui commence par celle de l'opposition totale entre les intérêts de la bourgeoisie et ceux de la classe ouvrière. Le Mouvement Guadeloupéen n'a pas trahi une classe sociale qu'en réalité il n'a jamais représentée.
Il reste cependant que, du fait de son passé, le courant politique représenté aujourd'hui par le Mouvement Guadeloupéen a gardé une certaine influence dans la classe ouvrière par l'intermédiaire des syndicats qu'il contrôle.
Pour présents qu'ils soient dans certains secteurs de la classe ouvrière, ces syndicats n'en sont pas moins les courroies de transmission d'une politique bourgeoise parmi les travailleurs. Oh ! ce n'est malheureusement pas une originalité. Dans les pays pauvres comme dans les pays impérialistes, la bourgeoisie a réussi, par l'intermédiaire des appareils réformistes, à contrôler le mouvement ouvrier organisé et à l'intégrer fondamentalement dans le système capitaliste. Mais la caractéristique des syndicats comme l'UGTG ou l'UTA est d'avoir été créés, dès leur origine, comme les instruments d'une politique bourgeoise parmi les travailleurs.
Les dirigeants de l'ex-UPLG, avec leur oecuménisme actuel, la mise au second plan de la question du statut au profit de la défense des "valeurs guadeloupéennes", de l'entraide, de la solidarité, du "débat entre Guadeloupéens", se présentent en nouveaux rassembleurs. Ils cherchent à se forger une image de "sages", de "responsables", de Messieurs et Mesdames "Propre". Dans un climat général où la classe politique officielle est discréditée, où les scandales financiers se succèdent, où la délinquance augmente, ils cherchent à se poser en alternative politique crédible et neuve. Ils affirment être les meilleurs représentants des "intérêts généraux" de la Guadeloupe.
Mais parler des "intérêts généraux de la Guadeloupe", comme parler des intérêts généraux de la France, ce n'est qu'une façon hypocrite de masquer que l'on est au service des intérêts de la bourgeoisie. Et, si un certain nombre de travailleurs se sont laissé tromper dans le passé par le radicalisme verbal des syndicats d'obédience nationaliste et si, aujourd'hui, certains d'entre eux se détournent d'un mouvement qui devient de plus en plus ouvertement dominé par des notables, ce que l'on peut souhaiter, c'est qu'ils trouvent leur chemin vers une politique qui ne soit pas un simple retour en arrière.
La seule alternative véritable au cours actuel incarné par le Mouvement Guadeloupéen et par toutes ces organisations, y compris celles qui se situent dans la mouvance syndicale, n'est pas un retour au nationalisme radical, fût-il formulé dans la langue de bois pseudo-communiste des maoïstes. La seule alternative, c'est de prendre conscience du fait que la classe ouvrière a ses intérêts propres, ses objectifs politiques et ses perspectives historiques propres et qu'elle doit défendre ses revendications, mener ses luttes aussi bien sur le terrain syndical que sur le terrain politique, sous son propre drapeau et avec ses propres organisations

Guadeloupe - Réapparition de la xénophobie anti-haïtienne

Guadeloupe - Réapparition de la xénophobie anti-haïtienne
Au début de l’année 2005, la Guadeloupe a connu une réapparition du phénomène de xénophobie qui s’était déjà manifesté dans une période située entre 1990 et 2002. Ibo Simon, qui avait été le principal promoteur de ces campagnes xénophobes anti-haïtiennes pendant quelques années, avait été condamné pour ses propos racistes mais aussi pour une tentative de viol sur une jeune femme. Mis hors-jeu, privé d’antenne et de mandats politiques, on ne l’entendit plus pendant quelque temps. Mais d’autres margoulins de la même espèce n’ont pas résisté à la tentation d’exploiter le filon qui avait propulsé Ibo Simon comme élu dans les assemblées locales.
Les nouveaux xénophobes disposent d’une petite station de radio qui déverse des propos mensongers, orduriers et xénophobes contre les Haïtiens. Il faut noter cette fois l’apparition d’une pétition qui circule depuis plusieurs mois dans l’île, dénonçant pêle-mêle l’immigration clandestine en général, les difficultés économiques, le chômage... En réalité, elle est particulièrement dirigée contre les immigrés haïtiens vivant ou fraîchement arrivés en Guadeloupe. Pour mieux comprendre ce qui se passe aujourd’hui, il est nécessaire de faire un retour en arrière.
La triste aventure d’Ibo Simon
Au cours des années 1990 à 2002, un animateur de télé (Canal 10), nommé Ibo Simon, s’était particulièrement illustré en diffusant jour après jour des propos racistes, méprisants pour la population guadeloupéenne. Mais, en même temps, il déversait des tombereaux de propos xénophobes contre les Haïtiens immigrés en Guadeloupe. Cet animateur, sponsorisé par un politicien, Raymond Viviès -aujourd’hui décédé- réactionnaire de droite, issu d’une famille békée (descendants des colons blancs), gros possédant de terres et magasins, avait trouvé « l’astuce » qui consistait à renvoyer à ses téléspectateurs une image d’eux-mêmes très dévalorisée. Ce qui lui avait valu dans la population, lui-même étant noir, une réputation de quelqu’un « qui nous dit nos vérités », qui ne craint pas de voir « les défauts des Nègres » et de les dénoncer. Il passait des heures, sur une télévision privée, à dénigrer « les Nègres », affirmant que « les Nègres sont incapables de tout », « n’ont rien inventé », ne sont pas sérieux... , etc., vomissant tout un tas de propos racistes et dévalorisants que son compère béké blanc n’aurait jamais pu tenir sans risque à sa place.
Curieusement, il obtint un certain succès populaire, car cela ressemblait à de l’autodérision et, au début, une grande partie de la population et même des militants de gauche (socialistes, communistes ou indépendantistes) prirent cela pour une sorte de charge sans conséquence, étant donné que celui qui tenait ces propos était lui-même noir.
Mais par la suite, il apparut clairement qu’il s’agissait là d’une attitude politique systématique, destinée ou aboutissant à détruire la confiance en soi d’une population noire déjà marquée par son passé d’oppression. Elle est en effet sortie de l’esclavage, puis du travail forcé, dans la deuxième moitié du 19e siècle. Depuis, et jusqu’à aujourd’hui, la majeure partie de la haute administration et des postes de décision du privé est aux mains d’une minorité blanche. Les tenants réels du pouvoir aux Antilles sont désignés en France, à sept mille kilomètres, par un pouvoir qui a colonisé ces îles depuis le 17e siècle.
L’entreprise d’Ibo Simon visait à justifier ce « pouvoir blanc » et à démontrer sa légitimité. C’est lui qui devait commander des Noirs incapables, tandis que lui-même Ibo Simon, plus capable que la masse noire, se posait en chef des Noirs, sorte de larbin grotesque des Blancs, servant d’intermédiaire entre eux et la population noire !
Il finit par dévoiler quelques-uns de ses objectifs réactionnaires et annonça qu’il voulait créer une organisation dont les membres porteraient un uniforme et obéiraient au doigt et à l’oeil au chef. Cette organisation aurait notamment comme objectif d’intervenir dans tous les conflits sociaux pour maintenir l’ordre en Guadeloupe. En particulier il fit des offres de service aux patrons, en expliquant qu’il pourrait intervenir sur les grèves de façon à les empêcher de durer et de « bloquer l’économie de la Guadeloupe », qu’il était prêt, avec son organisation, à obliger des grévistes à reprendre le travail.
Mais c’est sur le thème anti-haïtien qu’Ibo Simon trouva un certain écho dans certains milieux petits-bourgeois ou déclassés, qui exprimaient déjà individuellement, de façon isolée, ces idées fumeuses et réactionnaires contre l’immigration clandestine et contre les Haïtiens particulièrement. Il put aussi rassembler autour de lui de nombreux soutiens actifs qui furent ensuite utiles lors de sa participation à différentes élections.
C’est d’abord ce milieu qui se trouva très satisfait, conforté dans ses préjugés, lors des diatribes d’Ibo Simon contre les Haïtiens, dans des émissions télévisées qui duraient parfois plus de deux heures, et chaque jour ! Il déversait, jour après jour, ses mensonges, ses insanités xénophobes contre les Haïtiens, appelant parfois ouvertement à des actes de violence contre eux. Appels qui eurent dans deux ou trois cas un début de réalisation. Deux magasins d’Haïtiens furent incendiés et une famille d’immigrés fut expulsée de son logement (c’était d’ailleurs des Dominiquais et non pas des Haïtiens). Les crapules responsables de ces actes étaient-elles ou non partisans d’Ibo Simon, on ne le sut jamais avec certitude, mais étant donné qu’il avait lui-même lancé des appels publics et précis en ce sens, c’est avec juste raison qu’on lui en attribua la paternité au moins morale.
Ibo Simon fit ensuite plusieurs tentatives plus ou moins cohérentes pour constituer autour de lui une organisation des « ibobiens et ibobiennes » tel qu’il les nommait lui-même. Il finit par constituer un parti politique pour aller aux élections, qui s’appela « Gwadloup Doubout » (Guadeloupe debout). Ce parti, grâce à sa popularité montante, lui permit d’attirer et de regrouper un certain nombre de politiciens de droite, de notables de la place, cadres, pharmaciens, propriétaires de salle de gym, petits restaurateurs, qui voulaient rentrer dans un courant qui semblait marcher vers le succès.
Sa participation aux élections fut pour lui une réussite et surprit les partis classiques de droite et de gauche. C’est ainsi qu’il fut élu, en 1995, conseiller municipal de Pointe-à-Pitre avec 8% des suffrages. Aux législatives de 1997, il progressa encore et atteignit les 14, 5% des suffrages, puis il entra au Conseil régional, en 2001, avec une liste qui fit 7%. Enfin, lors des dernières municipales de mars 2001, il obtint un spectaculaire 22% à Pointe-à-Pitre, après avoir contraint le maire sortant, ex-communiste, à un deuxième tour.
Il faut bien comprendre que, tout en étant l’expression des opinions et des intérêts de milieux bien précis de la petite bourgeoisie pauvre ou en difficulté, Ibo Simon réussit aussi à toucher des couches plus populaires de pauvres, voire des travailleurs dégoûtés par les trahisons répétées des partis officiels. C’est ce qui explique aussi son succès électoral.
Il se sentit de plus en plus important et porté par tout un milieu de petits possédants, de gens déclassés, de réactionnaires xénophobes. Cependant, sa campagne haineuse et raciste prit une telle proportion qu’elle provoqua la réaction d’une partie de la population. Des gens de gauche, des syndicats, certains militants dits de la« société civile », organisèrent une riposte publique contre la xénophobie et le racisme, en appelant à une manifestation qui fut un succès, faisant descendre dans les rues de Pointe-à-Pitre plus de 6000 personnes. Ce qui fut une des plus grosses manifestations depuis longtemps.
Parallèlement, devant l’émoi suscité par les propos débridés et de plus en plus violents d’Ibo Simon, différentes autorités se sentirent obligées d’intervenir, d’abord le Conseil supérieur de l’audio-visuel (CSA), puis la justice elle-même, des associations haïtiennes et anti-racistes ayant également porté plainte. Aussi bien Ibo Simon que le propriétaire de la télévision Canal10 furent traduits et condamnés en justice et le CSA exigea un changement de comportement de Canal 10 et la cessation des propos racistes d’Ibo Simon. Ces condamnations l’écartèrent de l’antenne.
Condamné par la suite, pour une affaire de viol, à une peine infamante, il fut privé de ses droits civiques pour plus de deux ans et perdit tous ses mandats politiques. L’homme, ne bénéficiant plus de la télévision et ne pouvant plus répandre son venin parmi des milliers de gens, se révéla finalement incapable de faire fonctionner l’organisation qu’il avait proclamée avec tant de fanfaronnade.
La baudruche Ibo Simon s’était dégonflée et pendant des mois on n’entendit plus parler ni de lui ni de xénophobie anti-haïtienne, en tout cas pas au degré où il l’avait portée.
Les successeurs d’Ibo Simon en crapulerie xénophobe
Ibo écarté, il s’en est trouvé d’autres pour tenter de récupérer son magot électoral. Le nommé Yoyotte, propriétaire d’une radio « libre », se lança hardiment dans la course, aidé d’une ex-candidate aux régionales, Mme Octavie Losio (représentante du parti Nofrap), malheureuse avec ses 2%, mais dont l’ambition était restée intacte.
Nos deux aventuriers reprirent donc le flambeau d’Ibo Simon en lançant une pétition anti-Haïtiens. Il s’est même trouvé quelques entreprises où la pétition a circulé.
On l’a vu circuler parmi les ouvriers agricoles, parmi les agents du CHU de Pointe-à-Pitre, principal hôpital de Guadeloupe. Le syndicat CGTG de cet hôpital, soutenu par une grande partie des agents du CHU, a réagi vivement en dénonçant cette pétition et son caractère xénophobe et raciste et en dénonçant l’opération politique des deux margoulins qui cherchent à récupérer la base électorale d’Ibo Simon pour gagner des postes d’élus. Les auteurs de la pétition affirment sur leur site Internet - sans qu’on puisse le prouver- qu’elle a recueilli plus de 34000 signatures !
Les réactions contre les menées de Yoyotte et contre la pétition xénophobe
Toute cette affaire a provoqué débats et discussions dans la population, mais aussi dans les organisations politiques et syndicales.
Différentes personnalités connues ont aussi réagi contre cette nouvelle campagne xénophobe menée sur la radio de Yoyotte. Une contre-pétition fut lancée par des gens dits « de la société civile », regroupés dans un Groupe de réflexion sur la société de la Guadeloupe (GRSG). Ce groupe publia, le 27 février 2005, une lettre ouverte aux présidents et aux élus des assemblées locales pour dénoncer la campagne xénophobe. D’autres individus réagirent dans la presse par des déclarations, des prises de position.
Sous les pressions contraires des xénophobes et des gens choqués par toute cette campagne anti-immigrés, les élus des deux assemblées, régionale et départementale, à majorité socialiste, se réunirent en Congrès, le 15 avril 2005, comme la loi d’orientation pour l’Outre-mer, datant de Jospin, les y autorise. Ils débattirent donc publiquement, devant la télévision, du problème de la xénophobie, mais en réalité surtout de l’immigration clandestine.
L’axe des interventions de droite comme de gauche fut surtout de réclamer que « l’État prenne ses responsabilités »pour appliquer les lois contre l’immigration clandestine. Pour tous ces gens-là, il fallait prendre en main le problème avant tout pour éviter d’être électoralement débordés par les xénophobes anti-Haïtiens, et que se reconstitue un parti xénophobe identique à celui qui avait fait le succès d’Ibo Simon. Ils ne veulent surtout pas que, à l’instar de Ibo Simon, Yoyotte crée un nouveau parti qui vienne les gêner sur le terrain électoral. Ils se souviennent bien que la montée d’Ibo Simon avait eu pour résultat de gêner la gauche (mise en ballottage du maire de gauche de la principale ville, Pointe-à-Pitre, en 2001 !). À noter qu’Ibo Simon gênait aussi la droite vis-à-vis de laquelle il cultivait son indépendance, en la critiquant souvent.
Tout en reconnaissant que l’immigration était la conséquence d’une situation économique et politique insupportable en Haïti, les élus de gauche au Congrès reprirent à leur compte les poncifs à la Rocard : « La Guadeloupe ne peut pas accueillir toute la misère de la Caraïbe », « il ne faut pas faire preuve d’angélisme et penser qu’il n’y a pas de problème ».
Ils prétendirent hypocritement que, si on veut combattre les xénophobes, il faut aussi combattre l’immigration clandestine et ceux qui l’organisent. Le président du Conseil régional se fendit même d’une déclaration émue sur l’intention du Conseil régional d’acheter, sur ses fonds propres -ce qui, dit-il, est « un grand sacrifice »- et non sur ceux de l’État, une vedette rapide pour patrouiller autour des îles de Guadeloupe, afin de pourchasser les clandestins.
Tous ces élus, au lieu de prendre une position claire et énergique pour combattre sans ambiguïté les menées xénophobes, ne serait-ce que par un souci de respect élémentaire de la dignité humaine, ont préféré, par manque de courage, par veulerie politique, se placer sur le même terrain que les xénophobes.
En agissant de cette façon, les élus du Congrès et sa majorité de gauche socialiste ont légitimé les xénophobes, tout en faisant mine de s’opposer à eux.
Ils réclamèrent même que l’État mette en application les lois en vigueur contre les immigrés clandestins, contre ceux qui ne sont pas en règle, sur le droit de résidence, sur la reconduite aux frontières !
Visiblement, Victorin Lurel et Jacques Gillot, présidents socialistes des deux assemblées régionale et départementale, soucieux surtout de couper l’herbe sous les pieds de Yoyotte, reprenaient à leur compte les récriminations contre l’immigration clandestine. Ce qui évidemment ne pourra, à l’avenir, qu’encourager ces xénophobes.
À l’inverse, pas un mot ne fut prononcé sur la nécessité d’organiser un accueil décent, humain, pour des gens qui sont chassés par la misère et l’insécurité qui règnent en Haïti. Ni sur celle de défendre leurs droits face à des patrons qui abusent de leur situation en les payant plus mal encore que les autres salariés.
La « gauche » guadeloupéenne n’est certes pas pire que la gauche de l’Hexagone qui a montré, lorsqu’elle était au pouvoir, sur la question des sans-papiers ou des permis de séjour, que les travailleurs immigrés ne pouvaient pas compter sur elle. Mais elle ne vaut pas mieux non plus.
Qui sont ces xénophobes...
Remarquons encore que, pour les besoins de leur opération politique, les xénophobes mentent et déforment les faits. Certains affirment qu’il y a des milliers d’Haïtiens qui déferlent sur les côtes de Guadeloupe ! On a même entendu le chiffre de 80000, repris sans commentaire par un journaliste de RFO (RADIO TV France Outre Mer) !
Ceux qui crient à « l’invasion des étrangers » oublient que c’est le patronat qui, depuis des décennies, a fait immigrer des travailleurs dits « étrangers » pour les besoins des récoltes ou pour briser des grèves. Cela remonte pratiquement à l’abolition de l’esclavage, après 1848, lorsque les Noirs ex-esclaves ne voulaient plus aller se faire exploiter dans les grandes plantations. Le déficit de main-d’oeuvre fut tel que les autorités coloniales au service des patrons organisèrent l’arrivée massive de travailleurs « engagés » ou sous contrat, pris en Afrique, en Inde et même au Japon.
Au 20e siècle, lors des grèves des ouvriers de la canne, des ouvriers agricoles d’autres îles, le plus souvent venant de la Dominique, l’île voisine, furent engagés pour briser ces grèves.
Aujourd’hui encore, dans la canne, très officiellement, des petits planteurs affirment qu’on ne peut pas faire la récolte dans les zones où ne peuvent passer les machines à couper, sans l’apport des ouvriers agricoles haïtiens.
Le Groupe de Réflexion (GRSG) a publié dans sa Lettre ouverte quelques chiffres pour donner une idée plus exacte de la situation des immigrés et tenter d’enrayer la campagne de mensonges, de désinformation de Yoyotte, chef de file des xénophobes. Nous citons :
"D’après l’INSEE (Institut national de statistiques et d’études économiques), l’actuelle population de la Guadeloupe se chiffre à 444000 habitants. Certains citoyens, au gré des élucubrations, prétendent que la Guadeloupe serait envahie par des immigrés clandestins haïtiens, au nombre de 20000, 30000, 40000..., voire plus.
Pourtant, le Service des Immigrés de la Préfecture de Basse-Terre consulté, donne les chiffres suivants pour l’année 2004 : 27000 immigrés en situation régulière, résidant en Guadeloupe, soit 6,2% de la population, se répartissant comme suit : 12 433 Haïtiens (2,8%), 6 805 Dominiquais (1,5%), 2 397 Dominicains (0,53%), etc. Parmi les 12 433 Haïtiens officiellement déclarés, environ 9 933 résidents sont titulaires de la carte de séjour, et 2 500 sont demandeurs d’asile. Le Service d’immigration de la Préfecture de Basse-Terre estime que les Haïtiens en situation irrégulière seraient au nombre de 3000. Donc, nous voyons bien que nous sommes loin de cette vision d’apocalypse décrite et entretenue par certains, vision qui laisserait croire à un envahissement sauvage de la Guadeloupe. Il est clair qu’il s’agit là d’amplifier les sentiments de peur et d’insécurité des Guadeloupéens pour des raisons non avouables.« Tous ces chiffres sont donc très différents des mensonges assénés par des Yoyotte et autres »iboïstes".
Mais ces gens, qui sont si virulents envers des Haïtiens ou d’autres Antillais venant d’autres îles de la Caraïbe, ne se préoccupent jamais du nombre de gens venant de plus loin, de France ou d’autres pays d’Europe, pour s’installer en Guadeloupe. Il n’y a d’ailleurs probablement pas de statistiques particulières les concernant.
Il n’y a évidemment pas à opposer le droit des uns à celui des autres. Que des travailleurs venant de France viennent aux Antilles, cela semble aujourd’hui normal à la population antillaise, que des Haïtiens puissent y venir et y travailler devrait l’être encore plus.
C’est quand même une situation aberrante et en tout cas injuste que des gens habitant la même région géographique, liés par une histoire en grande partie commune du fait de leur origine africaine et du passé esclavagiste, soient considérés par les Yoyotte et autres xénophobes, mais aussi par les autorités de tutelle de la Guadeloupe, comme des « étrangers » en Guadeloupe alors que celles et ceux qui viennent d’une métropole située à 7000 km de là peuvent s’installer librement et tenter de réussir.
Les organisations de travailleurs, les syndicats et les organisations politiques qui se réclament des idées de la classe ouvrière doivent évidemment dénoncer et combattre une telle aberration, héritage de l’époque coloniale et conséquence de la domination du capitalisme dans cette région comme ailleurs.
En cultivant les préjugés de certains en Guadeloupe, en les amplifiant, les xénophobes agissent de façon totalement irresponsable et cynique. Ils poussent en fait à ce qu’éclatent des incidents violents qui, un jour ou l’autre, pourraient aller jusqu’à des affrontements entre pauvres.
Les Yoyotte, Ibo Simon et autres n’ont pas forcément créé les sentiments xénophobes existant en Guadeloupe. Comme partout ailleurs, ce sont des sentiments réactionnaires, fondés sur les divers préjugés qui existent naturellement dans la petite bourgeoise conservatrice. Ils sont bien sûr amplifiés quand la situation sociale et économique se dégrade et peuvent aussi contaminer des milieux de travailleurs salariés.
Les discours officiels parlent toujours, dans lesdits DOM, de « créations d’entreprises » pour lutter contre le chômage. Il s’en crée des centaines, voire des milliers et il s’en détruit autant car sur les quelque 40000 entreprises privées de Guadeloupe, plus de la moitié n’ont pas de salariés et plus des trois quarts ont moins de 5 salariés. Ces milieux-là, constitués de petits commerces, de services, de transports ou d’entreprises de construction, ont du mal à vivre.
Ce n’est pas étonnant dans une situation où le chômage s’établit autour des 27% de la population active, avec plus de 23000 Rmistes subvenant comme ils peuvent aux besoins de plus de 67000 personnes sur une population totale de 440000 personnes (tous chiffres de 2003).
Dans un tel contexte, nombre de pauvres, de déclassés, ne retrouveront plus d’emplois. Les petits-bourgeois en difficulté sont concurrencés non par des Haïtiens, comme on le leur dit ou comme ils font mine de le croire, mais par de grands groupes de construction, des supermarchés d’alimentation, d’habillement, de bricolage, etc., par des magasins franchisés (supérettes, Huit-à-Huit, etc.) qui ne sont pas à la portée des plus pauvres !
Toute cette masse de déçus, de mécontents, d’aigris, est la proie facile des préjugés et des démagogues qui les manipulent et les utilisent pour leurs desseins politiciens.
Il faut persister à dire la vérité et notamment à expliquer que les mouvements de population qui touchent Haïti sont provoqués par des situations économiques et politiques résultant des agissements colonialistes et des pillages exercés, depuis des siècles, par les grandes puissances comme la France et les États-Unis d’Amérique. La première colonisa pendant des siècles Haïti et s’enrichit du travail de centaines de milliers esclaves africains, l’autre occupa Haïti pendant plusieurs dizaines d’années et contrôla sa vie politique et économique pendant tout le XXe siècle, pour permettre ainsi à une petite classe de privilégiés haïtiens ou venant d’ailleurs de détourner à leur profit toutes les richesses et tout le produit du travail des ouvriers et paysans haïtiens, et cela jusqu’à aujourd’hui.
... Et quelle position favorable aux intérêts des travailleurs faut-il défendre face à eux ?
Seuls les militants et les organisations liés à la lutte et aux problèmes des travailleurs peuvent avoir une attitude juste et conséquente, jusqu’au bout, face à ces problèmes d’immigration.
Il ne s’agit pas de minimiser les prises de position d’autres personnes, de ladite « société civile ».
Nous ne mettons en doute, par exemple, ni la sincérité, ni l’engagement des membres du GRSG, dont nous avons cité un extrait de la Lettre ouverte. Mais par certains côtés, aussi bien le GRSG que d’autres anti-xénophobes ont en commun de compter sur l’État pour intervenir et proposent des solutions du genre :
« ... Il convient de réguler l’immigration clandestine qui fournit une main-d’oeuvre à bas prix sur un marché illicite... Conscients que la défense des frontières est une compétence régalienne de l’État, nous vous demandons (...) d’attirer l’attention des ministères concernés pour que soient mises en place les procédures tendant à contrôler le réseau de contrebande de l’immigration irrégulière. » (Citations du GRSG - 27-2-005)
Mais justement le problème n’est pas là, les propres chiffres cités du GRSG le prouvent !
La campagne des xénophobes se moque complètement de la réalité ! Ils veulent utiliser des peurs, des préjugés, les renforcer s’il le faut, mais seul leur but politicien les intéresse. Dénoncer une prétendue immigration clandestine massive n’est qu’un moyen commode de se constituer, à peu de frais, une base électorale captive !
Les militants de différentes organisations agissant au sein de la classe ouvrière, ceux de la CGTG, ceux de Combat ouvrier, ceux de l’UGTG (syndicat indépendantiste majoritaire en Guadeloupe), ont pris clairement position contre cette campagne xénophobe et contre ce facteur de division et d’affaiblissement qu’elle représente pour la classe des travailleurs.
Ces organisations ont pris une position claire favorable aux travailleurs haïtiens, réclamant que ceux-ci soient traités, payés, protégés socialement, comme n’importe quel travailleur de Guadeloupe. C’est la seule attitude qui représente l’intérêt des travailleurs de toutes origines.
Les travailleurs conscients de Guadeloupe savent bien que les mêmes gens qui s’en prennent aux Haïtiens sont aussi ceux qui se mettent en avant lors des luttes des travailleurs pour hurler à la « destruction de l’économie de la Guadeloupe par les grévistes » ! Ce sont les mêmes qui font cause commune avec les patrons et se retrouvent dans les médias aux côtés des représentants du Medef pour appeler à la limitation du droit de grève.
Il serait évidemment choquant et tout à fait contraire à leurs intérêts que les travailleurs de Guadeloupe apportent leur aide, volontaire ou non, au développement d’une campagne xénophobe orchestrée et entretenue essentiellement par des petits possédants en mal de réussite économique et par des arrivistes politiques. Une telle attitude inconséquente risquerait immanquablement de se retourner contre leurs propres luttes. Il faut chercher, dans les organisations ouvrières et autour d’elles, à en convaincre en permanence les travailleurs les moins conscients, les plus désinformés par la propagande xénophobe.
Il ne s’agit pas seulement d’une attitude morale face à une injustice, bien que s’opposer aux propos ou actions xénophobes relève d’une élémentaire attitude de dignité humaine. Toute personne ayant le sens de cette dignité ne peut que s’opposer à de tels agissements et propos.
Mais il y va aussi des intérêts fondamentaux des travailleurs. Car de tout temps, il s’est trouvé des gens, plus ou moins alimentés ou instrumentalisés par le patronat, pour tenter de diviser les rangs des travailleurs en agitant des préjugés de race, d’origine ethnique ou nationale. Et il a toujours été nécessaire et vital pour ceux qui se réclament de la lutte et des idées de la classe ouvrière de combattre ces tentatives et d’engager les travailleurs à ne pas se laisser abuser et diviser par ces gens.
L’accroissement du nombre global de travailleurs de Guadeloupe, grâce à l’apport des arrivants haïtiens, ne peut que renforcer leur poids social face à un patronat qui, lui, se moque des nationalités, des origines ethniques ou des frontières. Les capitaux du Béké Hayot ou du groupe Carrrefour sont implantés aussi bien en Martinique, en Haïti, à Saint-Domingue ou à La Réunion à l’autre bout de la terre !
De même, les travailleurs de Guadeloupe n’ont aucun intérêt à laisser certains patrons sous-payer les salariés haïtiens, ou les priver de leur droits sociaux, de la protection sociale, etc. Contre cela, il y a déjà eu des grèves menées dans les plantations de banane notamment, et avec succès. C’est cette voie-là, celle de la lutte, celle de l’action énergique et sans faille contre les injustices, les actes de discrimination des patrons, qui est la bonne. Car en se dressant tous ensemble contre les patrons, les travailleurs sauront mieux que par mille discours discerner où se trouvent leurs intérêts, qui sont leurs vrais amis, leurs vrais alliés dans la lutte contre l’exploitation.
C’est en agissant de cette façon qu’on réduira la marge de manoeuvre des racistes, xénophobes et autres margoulins réactionnaires de tout poil, et qu’on les empêchera de nuire et de répandre leur marchandise avariée au sein des entreprises et parmi les travailleurs.
29 août 2005

Antilles : Huit mois après, où en sont les effets de la grève générale

La manifestation du 3 octobre
Le samedi 3 octobre, répondant à l’appel lancé par le LKP et par les syndicats de salariés de Guadeloupe, plusieurs milliers de personnes ont manifesté dans les rues de Pointe-à-Pitre. Tandis qu’à Fort-de-France, le même jour, un millier de manifestants réclamaient aussi de faire le point sur l’application des accords de mars 2009.
Les syndicats membres du LKP avaient déposé un préavis de grève reconductible, ce qui eut pour effet d’alimenter les rumeurs les plus diverses. Pour les commerçants, pour les propriétaires de grandes surfaces et autres affairistes en tout genre, le spectre de la grève générale se dressait à nouveau et menaçait de gêner le bon déroulement des affaires !
On prêta même au LKP la volonté de bloquer tout le pays, de vouloir dresser partout des barrages, etc. Même dans les milieux des organisations syndicales ou politiques, les supputations n’étaient pas absentes : fallait-il « frapper fort », « tout bloquer », etc. Tout cela fit beaucoup discuter.
La manifestation du 3 octobre fut donc une première réponse à la décision du gouvernement de revenir à des hausses incontrôlées, inexpliquées et non transparentes des prix des carburants. Personne, dans les milieux populaires, ne voulait laisser passer sans réagir la décision de remettre en cause le gel des prix des carburants, effectif depuis mars 2009.
Mais ce fut aussi une réaction sur tout ce qui ne va pas dans l’application des accords du 26 février (« accord régional interprofessionnel » sur les 200 euros) et sur tous les autres points de l’accord du 4 mars.
Dans toutes leurs interventions, dans les jours qui précédèrent la manifestation du 3 octobre, les représentants du LKP, notamment Élie Domota (LKP-UGTG), Jean-Marie Nomertin (CGTG-LKP), Évariste (FO-LKP) ou d’autres, avaient appelé à faire de la manifestation du 3 octobre un avertissement aux patrons et au gouvernement qui ne respectaient pas intégralement les accords signés le 26 février 2009 et à la fin de la grève générale le 4 mars (accord de suspension de la grève sur l’ensemble des points mis en avant par le LKP).
La manifestation du 3 octobre rassembla moins de gens que lors des grandes manifestations pendant la grève générale ou même que lors du 1er mai 2009, mais ce fut une manifestation importante, neuf mois après la suspension de la grève générale en mars.
Les milliers de personnes qui défilèrent donc dans Pointe-à-Pitre, surtout dans les quartiers populaires, furent accueillies partout avec enthousiasme et sympathie.
À ces milliers de manifestants dans Pointe-à-Pitre, il faut ajouter le public large qui assista aux meetings de commune, tout au long du mois de septembre. Il faut savoir qu’à ces meetings la population était appelée la veille par une distribution de tracts par une équipe de militants des organisations du LKP, puis le jour même par un passage dans la commune avec une voiture sono ; et le soir ce sont des centaines de gens de la commune qui se pressaient pour écouter les représentants des diverses organisations du LKP ! L’assistance fut partout nombreuse : 1 000 à Basse-Terre, 1 100 à Moule, 600 à Morne-à-L’eau, Lamentin, 400 à Port-Louis, 600 à Capesterre, etc.
À la fin de la manifestation, les orateurs du LKP ont appelé toute la population, les travailleurs, les couches laborieuses et pauvres, à continuer la préparation à la mobilisation, à la fois par les meetings de commune et par les assemblées générales dans les entreprises.
Le LKP a annoncé clairement ses intentions lorsque Domota affirma que le but visé était d’être prêts pour « arrêter totalement le système », lorsque le moment serait venu, pour se faire entendre et respecter.
Lors d’une interview de Jean-Marie Nomertin, secrétaire de la CGTG, le dimanche 4 octobre, sur RFO (la principale télévision locale), ce fut le même appel qui fut lancé : il faut se préparer sérieusement pour de nouvelles luttes, afin de faire respecter les accords signés et résoudre les problèmes restés en suspens : augmentation des minima sociaux, titularisation des précaires, arrêt immédiat des hausses de prix des carburants, formation de jeunes, et obtenir satisfaction dans les conflits en cours !
Le ton et les intentions du LKP sont donc, sans ambiguïté, en faveur de la préparation de nouvelles luttes offensives d’ensemble contre le patronat et son État.
Comme l’a fait remarquer Nomertin, toujours à la TV, la manifestation du 3 octobre était un « premier avertissement sans frais » adressé à tous ceux qui veulent traiter par le mépris les accords signés en février et mars et les revendications actuelles des salariés.
Marie-Luce Penchard, la nouvelle secrétaire d’État à l’Outre-mer à la place d’Yves Jégo, à qui le LKP a adressé une demande de rencontre, a répondu en demandant au préfet de convoquer toutes les parties signataires des accords de février-mars 2009 dans un « comité de suivi », pour évaluer la mise en application des accords ; elle a annoncé qu’elle y viendrait personnellement.
Comme quoi la menace de la mobilisation et des luttes pousse ces gens-là à des gestes - même si pour l’instant ce n’est que ça - de conciliation ! C’est aussi le signe pour les travailleurs qu’il ne faut pas baisser sa garde et se tenir prêts à se faire respecter et poursuivre la préparation à la mobilisation.
Les raisons du mécontentement actuel et de la réaction du LKP
La campagne de mobilisation lancée par le LKP est partie du mécontentement exprimé par beaucoup de gens dans la population à propos de la hausse des prix des carburants, décidée arbitrairement par le gouvernement et annoncée par Marie-Luce Penchard.
Puis ce mécontentement s’est étendu aux difficultés rencontrées pour toucher les 200 euros. « L’accord régional interprofessionnel » (qui fut nommé aussi « accord Bino » en hommage à un cégétiste assassiné durant les barrages de février) prévoyait l’attribution de 200 euros pour tous les salariés dont le salaire allait du smic jusqu’à 1,4 smic. Selon cet accord, l’État versait 100 euros, sous forme de « revenu supplémentaire temporaire d’activité » ou RSTA. L’employeur payant 50 euros, les collectivités 50 euros, sauf pour les entreprises de plus de 100 salariés, où le patron versait 100 euros et l’État 100 euros.
L’accord final dit de « suspension de la grève générale » qui fut signé le 4 mars entre le LKP et les représentants de l’État, de la Région, du département, de l’association des maires etc., comportait 165 points. Ceux-ci constituaient un mélange de véritables acquis, tels que les 200 euros et la baisse des prix des carburants, et de toute une série de souhaits, de promesses, et l’énoncé de problèmes à étudier ou résoudre, sans véritables engagements de l’État. Ils furent ensuite complétés par des négociations séparées sur la baisse des prix, sur les tarifs des services (eau, électricité, etc.) et sur toute une série d’autres problèmes (TVA diverses, octroi de mer, etc.).
Concernant les prix des carburants, une baisse de prix de 6 centimes a été effectuée le lundi 9 février. Au total, entre le 1er décembre et le 12 février, quatre baisses eurent lieu, soit 43 centimes pour l’essence et 40 centimes pour le gasoil. Ces prix devaient être gelés jusqu’à ce que l’État étudie et propose un nouveau dispositif de gestion du commerce des carburants permettant une plus grande transparence de la structure des marges de la Sara (société contrôlée à 50 % par Total qui raffine et commercialise les produits pétroliers aux Antilles-Guyane).
D’autres accords prévoyaient notamment la réduction du prix de repas des lycéens, une prime de solidarité active de 200 euros pour 51 000 foyers à bas revenus, une prime exceptionnelle de la Région de 100 euros pour 80 000 foyers. D’autres accords portaient aussi sur le gel des loyers (des logements sociaux de type HLM…) pour l’année 2009. La constitution d’une commission de sortie du gel devait étudier les moyens de reconduire celui-ci pour 2010, 2011, 2012, 2013.
Sur tous ces points-là, on ne sait pas vraiment ce qui se passe et le LKP réclame qu’une commission de suivi se réunisse pour faire le point de la situation.
Sur l’ensemble des 165 points de l’accord du 4 mars, il s’agissait bien souvent de voeux, de promesses d’étudier ou de résoudre, plus que d’engagements réels, mais de fait une orientation avait été donnée pour cerner, délimiter et inciter à résoudre ces problèmes. Et chacun, depuis lors, dans tous les partis, dans toutes les administrations, jusqu’à Sarkozy lui-même, n’avait cessé de dire que « le LKP a eu raison de soulever et de mettre en évidence tous ces problèmes. Mais on ne peut les résoudre dans le désordre, l’agitation, les conflits, etc. » !
Autrement dit : « Soyez patients et passifs en attendant de meilleurs jours ». Mais précisément, les 44 jours de grève générale ont montré qu’il y a une autre voie à prendre que l’attente et la passivité, et qu’elle seule fait bouger les situations. Ce langage sur la nécessité du calme, sur la « reprise du dialogue social », etc., ne passe plus.
Les travailleurs se rendent bien compte que, depuis la grève générale, près de neuf mois se sont écoulés et que, loin d’être résolus, certains de ces problèmes se sont aggravés (plus de demandeurs d’emplois, augmentation du travail partiel, hausse des prix, les « contrats aidés » se battent depuis des mois maintenant !). En ce qui concerne d’autres problèmes sur lesquels des accords précis avaient été signés, l’État et les patrons les appliquent de façon déformée, tronquée.
C’est ainsi que des prix de nombreux produits ont baissé, mais beaucoup d’autres ont augmenté de façon spectaculaire, et qu’ensuite on a vu disparaître des rayons les produits concernés par la baisse.
La mauvaise application des accords
Le premier à réclamer à cor et à cri de revenir sur les accords passés fut justement la Sara, qui avec arrogance mit l’État en demeure de fixer des prix de carburants plus élevés. La Sara alla jusqu’à chiffrer ce qu’elle considérait comme un manque à gagner et présenta la note à l’État, tout en menaçant de suspendre l’approvisionnement en carburant sur l’ensemble des deux îles si le gouvernement ne lui donnait pas satisfaction. L’État se plia à la volonté de Total et paya des compensations de plusieurs dizaines de millions à la Sara ! C’était vraiment un ultimatum de grande puissance qui montre à quel point des groupes comme Total ont plus de poids que les gouvernants et les politiques.
Mais la Sara ne fut pas seule à remettre en cause les accords ou à les déformer. L’État s’est chargé de rejeter la clause dite « de convertibilité » qui disait qu’au bout de trois ans, c’est le patronat qui paierait intégralement les 200 euros. L’arrêté du 3 avril 2009, portant extension d’un accord régional interprofessionnel en Guadeloupe, exclut l’article 5 de l’accord, « dès lors que cette stipulation impose notamment une augmentation générale des salaires sans tenir compte de la situation économique et de l’emploi qui prévaudra aux échéances qu’il fixe ». Comme si, dans trois ans, la situation des travailleurs allait s’améliorer automatiquement du fait de la conjoncture économique !
L’État, qui devait verser, sous forme de revenu supplémentaire temporaire d’activité (RSTA), 100 euros mensuels, calculés hors primes et autres accessoires du salaire, a décidé de verser une prime trimestrielle. Chaque salarié doit remplir un formulaire très compliqué adressé à la Sécurité sociale et ensuite il peut toucher tous les trois mois le RSTA ; mais il doit renouveler chaque fois l’opération ! Beaucoup de dossiers ont été rejetés et il est difficile d’intervenir vu que beaucoup de ces dossiers sont traités… à Marseille !
Selon les chiffres du ministère des DOM, seuls 18 000 sur 50 000 et 20 000 sur 60 000 salariés, sur la Guadeloupe et la Martinique, ont pu toucher jusqu’ici ce RSTA.
Mais le patronat des petites et moyennes entreprises lui aussi corrige les accords et dans beaucoup de cas ne verse pas la part patronale des 200 euros, alors que l’accord a été étendu à toutes les entreprises.
Depuis des semaines, patrons, commentateurs, journalistes ne cessent de mener des attaques contre le LKP, expliquant que les fermetures d’entreprises, la montée du chômage, les hausses de prix sont le résultat des 44 jours de grève générale qui ont malmené l’économie des Antilles, que cette grève n’a servi à rien sinon à aggraver la situation et que ce sont les travailleurs eux-mêmes qui en sont les victimes.
C’est dans ce contexte que le gouvernement décida de donner satisfaction à la Sara et de « dégeler » les prix des carburants.
Aussitôt que Marie-Luce Penchard eut affiché la volonté du gouvernement de débloquer les prix des carburants et d’appliquer une hausse de 6 centimes en Guadeloupe et 7 centimes en Martinique, les militants du LKP furent constamment interpellés par des gens dans la rue, dans les entreprises. Beaucoup leur demandaient ce que le LKP allait faire pour répondre à la décision du gouvernement, affirmant : « On ne peut pas laisser passer ça », « Il faut réagir » !
Pour répondre à tout cela et préparer la riposte, les organisations membres du LKP engagèrent alors une campagne d’explication et de mobilisation qui dura tout le mois de septembre.
Succès de la campagne de meetings dans les communes
Depuis fin août, le LKP s’est rendu compte qu’il fallait riposter à toute la campagne de dénigrement contre lui et contre la grève passée, ainsi qu’à toutes les manoeuvres du patronat et du gouvernement destinées à effacer les effets de la grève générale. La première contre-offensive du gouvernement face au LKP et à la grève générale fut évidemment l’initiative lancée par Sarkozy dès avril 2009, intitulée pompeusement « États généraux ». Cela pouvait faire illusion, auprès de certains notables notamment.
Pendant des mois, ces gens-là ont discuté, à grands frais, dans les quatre DOM. Notables, politiciens, envoyés du gouvernement français ont dépensé beaucoup de salive, écrit beaucoup de rapports et communications divers, pour dire et redire des évidences sur la situation économique et politique qui sont rabâchées par tout le monde depuis plus de trente ans. La participation et l’impact populaires y furent plutôt réduits. Cela n’empêcha nullement tous ces gens-là de prétendre que ces États généraux représentaient une consultation des peuples des DOM et que de là allaient sortir des décisions importantes concernant leur avenir, prises à Paris évidemment, à la fin de tous ces colloques de bavardage.
Le LKP fut sans cesse attaqué pour n’avoir pas participé à ces États généraux gouvernementaux. Pour reprendre l’offensive, le LKP mena pendant les vacances scolaires une campagne dite « Lyannaj a pawol » (« Rencontre pour parler ») qui était en quelque sorte des rendez-vous pris un peu partout avec des groupes de gens de la population pour qu’ils donnent leur avis sur ce qui s’était passé avec la grève générale, sur les résultats, sur l’avenir qu’ils voyaient pour le LKP et pour les luttes à venir, etc. Ces réunions connurent un certain succès.
Puis, fin août, deux grands meetings furent organisés, l’un à Pointe-à-Pitre et l’autre à Fort-de-France, rassemblant chacun plus de 2 000 personnes. Les deux collectifs de Guadeloupe et de Martinique avaient en effet décidé d’établir des liens. C’est à partir de là qu’ils ont décidé d’appeler aussi à une riposte commune contre la hausse des prix des carburants et pour réclamer le respect des accords signés en février et mars. Une grande manifestation fut fixée pour le même jour, c’est-à-dire le 3 octobre, sur les deux îles.
La presse et la télévision, inquiètes de la perspective d’une manifestation le 3 octobre qui pourrait se prolonger en grève ou en toute autre action… avec barrages, occupation de bâtiments, etc., s’intéressèrent de nouveau étroitement aux faits et gestes des représentants du LKP, et on vit réapparaître sur les ondes et les écrans les porte-parole du LKP, qu’ils soient de l’UGTG, de la CGTG ou de FO, dans des débats, des prises de position, interviews, etc.
À la veille du 3 octobre, de nombreuses rumeurs circulaient : le LKP avait déposé un préavis pour 90 jours de grève, le LKP allait mettre des barrages partout à partir de lundi 5 octobre, etc. !
Les représentants du LKP répondirent à tout cela en expliquant qu’il s’agissait d’une simple manifestation qui devait être très puissante et nombreuse pour avertir le gouvernement que les travailleurs et le peuple n’étaient prêts à accepter ni que le gouvernement revienne sur sa propre signature, ni la mauvaise application des accords.
C’est pourquoi le LKP annonça publiquement qu’il était prêt à rencontrer Marie-Luce Penchard pour faire le point sur l’application des accords et en particulier sur le problème de la hausse des prix des carburants.
De même, le LKP entreprit une tournée de tous les maires pour leur expliquer la situation et leur demander de prendre position sur l’attitude de l’État et des patrons, sur les nouvelles hausses des prix des carburants, etc.
C’était aussi une façon de répondre aux critiques de ceux qui répétaient à satiété que le LKP était intolérant et ne respectait pas les « élus du suffrage universel » ! Alors, le LKP leur demanda des rencontres et leur proposa, au vu de ce qui se passait, de prendre position sur le non-respect des accords et notamment de dénoncer les hausses des prix des carburants. Plusieurs maires ont reçu une délégation du LKP mais, à notre connaissance, au moment où nous écrivons, seul le maire des Abymes, Éric Jalton (socialiste), et sa municipalité ont pris clairement position aux côtés du LKP pour réclamer que les accords soient respectés. Signalons tout de même que Victorin Lurel, président de Région socialiste, prit position, dès l’annonce de Marie-Luce Penchard, contre la hausse des prix des carburants…
Que se passa-t-il dans les entreprises ?
Dans les entreprises, les travailleurs, tout en estimant que le LKP devait répondre aux patrons et au pouvoir, disaient qu’ils n’étaient pas prêts à « se lancer » dans une grève illimitée. Les réunions et assemblées générales n’allaient pas dans ce sens. Même si les syndicats réunis en intersyndicale déposèrent des préavis de grève reconductible, le climat n’était pas à en découdre avec les patrons. N’oublions pas que la grève générale de 44 jours dans beaucoup de secteurs a été prolongée par des affrontements avec des patrons récalcitrants qui refusaient d’appliquer l’accord. Ce fut le cas notamment dans les supermarchés, dans les grands hôtels. Aujourd’hui encore se poursuivent des luttes de travailleurs dits « précaires », de « contrats aidés » pour avoir des renouvellements de contrats et des horaires suffisants pour avoir un salaire un peu consistant ! Dans beaucoup d’endroits des travailleurs ont fait, en plus de la grève générale, quatre ou cinq mois de grève, comme dans l’hôtellerie où certains ont récemment repris le travail ; tandis que d’autres sont encore en discussion dans des hôtels fermés par les patrons pour riposter aux demandes d’application de l’accord sur les 200 euros !
Durant la période de mobilisation pour le 3 octobre, on a vu s’exprimer deux opinions sur l’orientation à donner à cette mobilisation. Il n’y eut pas véritablement débat sur ces points de vue, mais ils s’exprimèrent au sein du LKP et dans les meetings publics. On peut les résumer ainsi : l’un expliqua que « les travailleurs étaient fatigués », « avaient déjà beaucoup donné » et qu’il fallait surtout appeler le peuple, la population en général, à riposter aux menées du gouvernement et des patrons.
L’autre point de vue - défendu notamment par des syndicalistes de la CGTG et FO - affirma qu’il était nécessaire de poursuivre la tenue d’assemblées générales et de discussions au sein des entreprises, par le biais des organisations syndicales. Des militants de Combat ouvrier au sein du LKP défendirent l’idée que c’était aux travailleurs de dire eux-mêmes ce qu’ils étaient prêts à faire ou non. C’était en partie un faux problème, car les deux orientations ne s’excluaient pas. Mais il était nécessaire de défendre l’idée que les travailleurs, dans leurs entreprises où ils sont rassemblés quotidiennement et en grand nombre, devaient s’exprimer en réunions, en assemblées générales - syndicales ou non - ou sous toute autre forme, et décider eux-mêmes ce qu’ils étaient prêts à faire.
À ce propos, citons l’expérience menée par des militants de FO dans un supermarché de bricolage de la région urbaine. Ceux-ci appelèrent le personnel en pleine journée à tenir une assemblée générale sur le lieu de travail pour discuter de la situation et de la participation au rassemblement du 3 octobre. Les gérants du magasin tentèrent de s’y opposer. Le jour dit, c’est le propriétaire lui-même, un gros Béké, qui vint sur place et ne cessa de tourner dans l’entreprise, pensant intimider les travailleurs. Mais ceux-ci ne se laissèrent pas démonter et l’assemblée générale eut lieu. Le fait d’avoir imposé au patron la tenue d’une assemblée de travailleurs sur le lieu et pendant le temps de travail a été beaucoup commenté. Beaucoup pensent qu’il faudrait parvenir à faire cela.
La campagne de meetings regroupa, on l’a vu, dans chaque commune des centaines de participants dont l’essentiel étaient des travailleurs ou des gens des couches pauvres. Mais il était évidemment nécessaire aussi de toucher et de tenter de mobiliser les travailleurs à partir de leurs entreprises. D’ailleurs, la suite a montré que l’essentiel des manifestants du 3 octobre était constitué de salariés qu’on vit défiler derrière les drapeaux, banderoles et pancartes de leurs syndicats.
Après le rassemblement du 3 octobre ?
Ce rassemblement du 3 octobre devait couronner la campagne de meetings tenus tout au long de septembre. Le fait qu’il se tienne un samedi comportait un bon et un mauvais côté : plus de travailleurs étaient libres pour le succès de la manifestation, mais on se privait en même temps d’évaluer si les travailleurs auraient fait grève, un jour ouvrable, pour se rendre à cette manifestation. Le LKP et les syndicats ont fait le choix de s’assurer du succès du rassemblement.
Alors, cette campagne couronnée par la manifestation du 3 octobre sera-t-elle considérée par les travailleurs et les pauvres en général comme le début d’une préparation de la riposte nécessaire face aux mauvais coups du patronat et de l’administration coloniale ? De la réponse à cela dépendra la marche des événements dans les semaines et mois à venir.
Patrons et gouvernement attendent évidemment le bon moment pour revenir en arrière et le plus possible ! Si Marie-Luce Penchard n’a décrété qu’une hausse de 6 centimes sur les prix des carburants, elle n’a pas caché qu’il faudrait augmenter beaucoup plus que cela pour répondre aux désirs de Total et Cie.
Dans les entreprises, il faut s’attendre à ce que les patrons tentent de reprendre la main et s’autorisent à remettre en cause plus ou moins ouvertement et complètement les accords de février-mars.
Les travailleurs n’auront d’autre choix que de s’opposer à ces tentatives de revenir sur les résultats de la grève générale, qu’il s’agisse des 200 euros, des baisses des prix, du gel de loyers, etc. La mobilisation du 3 octobre et la campagne qui l’a précédée ont eu aussi cet effet utile de provoquer la vigilance des travailleurs et de les appeler à s’opposer aux mauvais coups des patrons. Cela peut se faire de façon efficace à l’intérieur même des entreprises, pour combattre toute remise en cause de ce qui a été gagné de haute lutte en février-mars 2009.
De nouvelles luttes seront nécessaires car non seulement le patronat cherchera par tous les moyens à revenir sur ce que les travailleurs ont gagné, mais il cherchera aussi à remettre au pas les travailleurs, à leur faire oublier ou regretter leur mouvement de grève générale et tout l’acquis moral qu’il représente pour tous les exploités, pour tous les pauvres.
Il est certain que l’évolution de la situation économique, avec une montée du chômage importante, autour de 50 000 demandeurs d’emploi aujourd’hui par île, la multiplication des emplois à temps partiel, la fermeture de beaucoup de petites et très petites entreprises, toute cette situation poussera de nouveau les travailleurs à entrer en lutte.
Mais cette fois, ils devront le faire en se donnant des moyens humains plus importants pour diriger eux-mêmes leurs luttes à partir des entreprises du secteur public ou privé, à partir des zones industrielles et autres sites regroupant un grand nombre de salariés.
La détermination des travailleurs, mais aussi leur plus grande clarté dans leurs idées et programme, en février-mars 2009, ont entraîné derrière eux l’adhésion massive des pauvres qui avaient déferlé dans les rues des villes. Lors de la dernière grève générale, c’est la mobilisation dans les rues, plus que dans les entreprises, qui a marqué la situation et pesé sur elle.
En cas de nouvelle montée des luttes, on pourrait revoir la même chose, et les travailleurs pourront de nouveau être le fer de lance de la mobilisation générale.
Mais ils auront aussi tout intérêt à renforcer leur organisation, leur action, leur mobilisation à l’intérieur même des entreprises. Plus ils le feront, plus ils pourront ainsi entraîner un très large mouvement de tous les exploités, de tous les opprimés, afin d’opposer toutes les couches populaires à la minorité des exploiteurs.
La force des travailleurs, c’est d’être, dès maintenant, déjà rassemblés nombreux dans les entreprises, pour les besoins des exploiteurs, par le système d’exploitation lui-même. Ainsi, ils ont la possibilité chaque jour de se rencontrer, de discuter de leurs problèmes et de pouvoir prendre collectivement des décisions qui concernent leur sort commun. C’est aussi leur force d’avoir sous la main les biens et les moyens matériels dont les patrons disposent et qu’ils utilisent souvent contre ceux qui se révoltent, ceux qui luttent contre l’exploitation. On se rappelle comment, lors de la grève générale, les patrons de la banane avaient mobilisé les gros engins des plantations pour tenter de les lancer contre les grévistes à Fort-de-France !
Cette force des travailleurs dans les entreprises, à condition qu’ils en soient conscients et sachent dans quelle direction s’orienter, leur permettra d’amplifier la mobilisation de tous les pauvres, des chômeurs, des RMIstes, des retraités, de tous ceux qui sont descendus par dizaines de milliers dans les rues en février 2009. Plus les travailleurs seront organisés et mobilisés dans leurs entreprises, plus ils pourront donner de l’ampleur au mouvement général de tous les opprimés. Les deux aspects de la lutte, dans la rue et dans les entreprises, ne s’excluent nullement. Bien au contraire, ils se renforcent et se complètent.
Aujourd’hui, l’une des conséquences de la grève générale a été un courant d’adhésion vers les organisations syndicales. Cela veut dire que les travailleurs ont plus de moyens humains et plus de possibilités pour s’organiser et intervenir même en dehors des périodes de grandes luttes.
Qu’il y ait aujourd’hui plus de travailleurs adhérents dans les syndicats, cela offre plus de possibilité de mener certaines luttes dans les entreprises et de pouvoir y exercer des formes de contrôle sur ce qui s’y passe.
Ces actions de contrôle sont à la portée des travailleurs, particulièrement en ce qui concerne divers aspects des accords de février-mars, non seulement sur les salaires, mais aussi sur les prix, sur les loyers, sur les tarifs des services publics, etc.
Il n’y a rien concernant ces accords qui ne se passe sous les yeux des travailleurs. Et c’est aussi cela leur force, ils ont la possibilité d’agir pour eux-mêmes, mais aussi pour l’intérêt de tous les membres des couches populaires et laborieuses. Que se passe-t-il et que trame-t-on dans les offices d’HLM, dans les banques qui ruinent des petits paysans et artisans, etc. ? Les prix ont-ils baissé, les patrons des grandes surfaces s’arrangent-ils pour faire disparaître des produits de la liste des familles de prix qui ont baissé… ? Alors, les travailleurs de ces HLM, de ces banques, des supermarchés peuvent voir ce qui s’y passe et en avertir les gens de la population, les autres travailleurs, à commencer par leurs proches et tous ceux qu’ils connaissent.
Toute cette forme de contrôle, ce n’est pas encore la mobilisation générale, ni la grève générale, mais c’est une façon de se battre ; une façon de ne pas laisser régner les patrons comme seuls maîtres à bord, seuls à décider, afin d’orchestrer des mauvais coups contre les travailleurs et contre toute la population laborieuse et pauvre.
Face à la crise et aux menaces qu’elle fait peser sur la vie même des travailleurs, l’intérêt de ceux-ci est de mener leurs luttes futures en se donnant pour but de retirer des mains des affairistes locaux, des gros patrons békés ou européens ou d’autres exploiteurs de tout poil, le pouvoir de décider du sort des salariés, de licencier, de fermer des secteurs de l’économie qui ne les intéressent pas.
Les patrons ont ce droit exorbitant de décider seuls de la marche de l’économie et de jeter dans la misère des masses de travailleurs ; les banquiers peuvent disposer du sort de milliers de petites entreprises, en les asphyxiant par refus de leur accorder des crédits ! C’est tout cela que les travailleurs ont intérêt à contester et à contrôler, en se mobilisant autour de ces objectifs. Ils sont seuls à pouvoir le faire de façon nette et claire.
8 octobre 2009
 

Les grèves générales aux Antilles, à la lumière de la grève générale en Guadeloupe

Les grèves générales aux Antilles, à la lumière de la grève générale en Guadeloupe
Déclenchée le 20 janvier par les travailleurs, la grève générale qui a secoué l’île de Guadeloupe, s’est ensuite installée en Martinique à partir du 5 février.
Certains aspects des deux mouvements ne furent pas identiques. La grève générale fut déclenchée et dirigée en Guadeloupe par un ensemble d’organisations aussi bien syndicales que politiques ou associatives regroupées sous le nom de Lyannaj kont pwofitasyon (LKP / alliance contre la surexploitation). En Martinique, c’est une intersyndicale qui se réunissait depuis plusieurs mois pour coordonner ses actions parmi les travailleurs qui a décidé de lancer la grève générale, le 5 février.
Mais si certains aspects et péripéties de ces deux grèves furent quelque peu différents, la mobilisation dans les deux îles fut essentiellement le résultat de la propre action, massive et déterminée, des travailleurs.
Toute l’activité économique s’arrêta sur les deux îles quand les salariés délaissèrent les entreprises et installèrent partout leurs piquets de grève. Dès lors, la grève s’installa et s’imposa, appuyée sur des barrages, devant les zones commerciales et industrielles, devant le port, l’EDF, les hôpitaux, etc. Elle contrôla la distribution de carburant, elle tint en réserve la possibilité que les travailleurs de l’électricité, grévistes mais faisant tourner les usines électriques, passent à l’action si nécessaire, en procédant à des coupures massives d’énergie.
La fameuse chanson tant reprise en Guadeloupe dès les débuts de la grève, « péyi la pa ta yo, péyi la sé tan nou... » ( « le pays n’est pas le leur, le pays est le nôtre, ils n’y feront pas ce qu’ils veulent »), ce leitmotiv de toutes les manifestations arriva aussi en Martinique ! Mais outre qu’elle dut s’adapter en créole martiniquais, elle subit quelques changements qui promettaient aux exploiteurs, aux békés (« an bann béké espwatè é volè / une bande de békés, d’exploiteurs et de voleurs ») de les jeter dehors ou à la mer. Cela variait selon l’humeur et… selon le comportement des patrons dans les négociations ou dans la rue !
Les travailleurs des deux îles suivirent avec attention et intérêt le déroulement des événements sur l’île voisine, sachant très bien que les adversaires auxquels ils étaient confrontés étaient les mêmes exploiteurs. Sur les deux îles on trouve les mêmes Hayot ou Despointes, les Dereynal et compagnie ; il y a Total, les propriétaires ou concessionnaires des mêmes marques, des mêmes enseignes, les Carrefour, Match, Cora, Leader Price ou Renault, Peugeot, Mercedes, etc., contrôlés par le même petit groupe de patrons arrogants et méprisants.
Alors oui, leur sort était lié dans cette lutte, ils combattaient les mêmes maux : les bas salaires, la vie chère, les trafics de la Sara (contrôlée par Total) qui fournit les carburants sur les deux îles !
Leur lutte suivit la même voie, la grève générale !
Pour les exploiteurs, ce fut une contestation de leur droit de décider seuls de tout dans l’économie. Pour les travailleurs de ces deux îles des Antilles, cette grève générale fut une action prometteuse pour mener demain des luttes encore plus fructueuses, allant plus loin dans la contestation du droit de propriété des capitalistes qui, de père en fils, pillent ces deux îles depuis des siècles, en exploitant férocement leur population. La grève générale qui vient d’unir dans un même combat les descendants, arrière-arrière-petits enfants d’esclaves dans une même lutte offensive sera sans doute un ciment qui les unira dans un combat plus large qui, au-delà des Antilles dites françaises, débouchera un jour sur une région des Caraïbes libérée de toute oppression et de toute exploitation.
Le présent article de nos camarades de Combat Ouvrier n’exposera que le développement de la situation en Guadeloupe dont la grève, commencée deux semaines plus tôt qu’en Martinique, connut des épisodes intenses qui firent craindre, à plusieurs tournants, que l’on y revive ce qui s’était passé en mai 1967 où une grève commencée par des manifestations d‘ouvriers du bâtiment se termina par un massacre perpétré par les CRS et autres troupes de répression, dont les autorités elles-mêmes avouent aujourd’hui qu’il fit plus de 80 morts dans la population.
La grève générale appelée par le collectif d’organisations regroupées sous l’appellation LKP (Lyannaj kont pwofitasyon) fut déclenchée le 20 janvier 2009. Elle venait après un mois de décembre déjà agité, notamment par les premières manifestations dirigées contre la vie chère. La fin de l’année 2008 fut marquée surtout par les manifestations des petits patrons qui, pendant trois jours, érigèrent des barrages sur les principales routes de Guadeloupe pour réclamer une baisse significative du prix des carburants. Notons que ces manifestations venaient après celles de Guyane, sur les mêmes revendications qui elles-mêmes faisaient suite à un mouvement similaire déclenché quelques semaines auparavant, avec succès, en Réunion.
Pendant ces trois jours de barrages pour obtenir la baisse des prix des carburants, on a pu déjà mesurer l’ampleur du mécontentement. En effet, partout en Guadeloupe, la grande majorité de la population soutenait les manifestants et le montrait par des gestes clairs : sur de nombreux barrages, des gens de la population apportèrent de quoi manger aux manifestants. Quand ceux-ci obtinrent satisfaction, les carburants baissant de 30 centimes, cette baisse fut perçue comme un succès pour tout le monde. Mais beaucoup de gens restaient insatisfaits et disaient que tous les prix étaient trop élevés, pas seulement ceux des carburants !
Le 5 décembre 2008, à l’appel de l’UGTG, le principal syndicat de Guadeloupe, une trentaine d’organisations syndicales et politiques se réunirent et critiquèrent le fait que, pour financer la baisse des carburants, les assemblées locales avaient octroyé trois millions d’euros de subvention à la Sara, la société de raffinerie antillaise qui a le monopole de la fourniture des carburants aux Antilles. L’UGTG mettait aussi en avant la nécessité de se battre pour faire baisser tous les autres prix. Elle proposa une manifestation, le 16 décembre, pour obtenir une nouvelle baisse du prix des carburants et contre la vie chère. Ces 31 organisations syndicales, politiques et associatives se rallièrent à l’appel de l’UGTG. Une grève d’une journée fut décidée pour faire valoir la position de ce cartel d’organisations.
Coups de semonce des 16 - 17 décembre 2008 !
Lors de la journée de mobilisation du 16 décembre, certains secteurs firent grève, mais cela restait une minorité. Ils furent tout de même suffisamment nombreux pour que des milliers de gens se réunissent à Pointe-à-Pitre, meeting qui fut suivi d’une manifestation de près de 6 000 personnes. Une délégation reçue par le sous-préfet s’entendit répondre que celui-ci ne pouvait rien dire ou faire sur les revendications présentées. Il fallait voir le préfet !
Une nouvelle manifestation fut donc décidée pour le lendemain à Basse-Terre, devant la préfecture. Le préfet fit savoir qu’il était occupé par la fête de Noël des enfants de la préfecture et refusa de recevoir les dirigeants des organisations.
C’est alors que celles-ci décidèrent dans une réunion de constituer le LKP (Lyannaj kont pwofitasyon /« alliance contre la surexploitation ») et de préparer une large plateforme de revendications. Une date fut fixée pour l’action à mener : grève générale le 20 janvier 2009, reconductible. Les 31 organisations furent jour après jour renforcées par de nouveaux adhérents jusqu’au nombre de 48.
Quelles sont les principales organisations regroupées dans le LKP ?
C’est l’UGTG qui fut à l’origine du rassemblement des organisations qui constituèrent le LKP. Depuis des mois, l’UGTG avait proposé aux syndicats de mettre sur pied une plateforme de revendications communes. Mesurant la montée du mécontentement qui s’était manifesté lors des barrages des petits patrons à la fin 2008, elle accéléra le mouvement, si bien que les principales organisations syndicales, UGTG, CGTG, FO, CFDT, FSU, SPEG, CTU constituèrent l’ossature sur laquelle se greffèrent par la suite d’autres organisations.
Ainsi constitué, le LKP devint une véritable force bien décidée à engager la lutte. Le fait que l’UGTG soit une organisation regroupant un grand nombre de militants dévoués et expérimentés, auxquels se sont joints ceux de la CGTG, de FO, de la CFDT, de la CTU et des syndicats enseignants, a donné à l’ensemble du LKP une réelle force militante et un réel dynamisme combattant. Tous ceux qui étaient regroupés là voulaient se battre, mis à part très peu d’éléments hésitants qui ensuite furent toutefois entrainés dans le mouvement. Tous voulaient le succès de la grève générale, tous voulaient faire lever la plus grande force possible face au patronat et au gouvernement et arracher une victoire sur ces gens-là !
Ensuite, le mouvement initié par les syndicats regroupés autour de l’UGTG et la CGTG s’ouvrit à des organisations politiques anticolonialistes, d’extrême gauche ou indépendantistes, le Parti communiste guadeloupéen, Combat Ouvrier, les Verts, l’UPLG, Nonm, etc., auxquelles s’ajoutèrent des organisations paysannes, des pêcheurs, des organisations de l’environnement, des associations diverses (consommateurs, locataires, défense de l’eau, de l’environnement) auxquelles s’ajoutèrent finalement des associations culturelles et carnavalesques (Akiyo, Voukoum, Kamodjaka) qui ont la particularité de rassembler des milliers de jeunes. Ajoutons aussi les associations de handicapés, qui furent très présentes, dont la représentante intervenant à la télévision fit honte au gouvernement et aux élus locaux en exposant le niveau officiel de ressources dont elle et les handicapés disposaient. Les seuls exclus de ce « Lyannaj » furent les partis officiels siégeant dans les assemblées de Guadeloupe et de France.
Comment fonctionna le LKP ?
Dès sa naissance, le LKP fonctionna d’abord comme une intersyndicale. Les décisions à prendre étaient soumises à débats et les participants cherchaient dans une discussion parfois vive et passionnée à se convaincre mutuellement. Le mode de discussion resta toujours, jusqu’au bout, ouvert et fraternel, même dans les pires « engueulades ».
Chaque organisation avait droit à deux représentants par séance, mais pouvait désigner ses propres représentants.
Il fut dit de façon explicite que chacun continuait ses propres activités de syndicat, de parti ou association, mais les décisions, une fois prises et établies dans le LKP, par consensus - il n’y eut jamais de vote dans le LKP -, devaient être appliquées et défendues par tous.
Pour mieux comprendre ce qui se passait dans ce LKP, il faut savoir que tous les représentants de syndicats ou d’organisations politiques ou même d’associations sont des gens qui depuis trente, vingt ou dix ans (pour les plus jeunes) se connaissent, ont réellement milité ensemble sur différents terrains (parfois difficiles : prison, clandestinité, barrages, grèves diverses). Certains sont passés parfois d’une organisation à une autre durant ce long laps de temps et, malgré de véritables divergences parfois, ont une réelle estime de militants les uns pour les autres. Cela a beaucoup facilité les choses.
Qu’est-ce qui explique que 48 organisations différentes purent ainsi se regrouper et fonctionner ensemble dans le LKP ?
Deux aspects de leur politique permirent à ces 48 organisations de travailler et lutter ensemble sans trop d’anicroches ni de conflits paralysants.
D’abord, c’est leur lien réel avec la population travailleuse et pauvre.
L’UGTG, la plus forte de ce collectif d’organisations, est un syndicat d’une nature particulière, très implanté dans les branches où l’on trouve le plus de jeunes salariés, à la fois syndicat et organisation politiquement engagée sur la revendication de l’indépendance et fonctionnant de fait autant comme un mouvement politique que comme un syndicat. Ses militants sont aussi très engagés sur le terrain du militantisme dit culturel.
Les militants de toutes les autres organisations ayant rejoint le LKP sont aussi des gens quotidiennement liés aux problèmes des jeunes, des travailleurs, des retraités et des handicapés, etc.
Ensuite, c’est leur opposition commune au pouvoir considéré par la plupart d’entre eux comme un pouvoir colonial. Tous expriment depuis longtemps, de façon plus ou moins claire et directe, leur opposition au racisme officiel (« les Blancs dirigent tout : les Békés l’économie, les Métropolitains la direction des administrations, ce sont les grands chefs : DDA,DDE, rectorat, douanes, impôts, etc. ou des banques et des grandes entreprises… » !).
Tous ressentent aujourd’hui, profondément, la nécessité de s’affirmer face à ce pouvoir blanc issu d’une longue histoire d’esclavage et de colonialisme. Ce sentiment s’est renforcé d’autant plus que la situation économique de la population se dégrade. Les chiffres qui traduisent une telle dégradation sont clairs : trois fois plus de chômage qu’en France (27 %), six fois plus de rmistes, un revenu moyen bien inférieur, une personne sur six vivant sous le seuil de pauvreté, etc. Il fallait bien qu’un jour toute cette situation explose dans la rue !
Bien sûr, ce sont les travailleurs salariés qui ont déclenché la grève générale et ont mis en avant leurs propres revendications (les 200 euros, revalorisation du smic, etc.). Mais la force de leur mouvement et leur détermination ont très vite mobilisé et rallié toutes les couches populaires qui, elles, ont mis en avant d’autres revendications et ont alors exprimé avec beaucoup de force leur opposition au racisme officiel et leur soif de respect et de dignité dans un pays où ils se sentent comme des étrangers. Un pays qui est complètement soumis aux intérêts des gros possédants et aux décisions - bien souvent arbitraires - d’un pouvoir situé à 7 000 kilomètres de la Guadeloupe.
La plateforme de revendications
Toutes les organisations qui constituèrent le LKP décidèrent de dresser une plateforme de revendications en suivant une méthode très simple : chaque organisation proposait ses revendications par écrit, puis elles étaient regroupées et soumises à la discussion générale.
Cette discussion ne se déroula pas sans passion ni sans heurts ! Par exemple, l’adoption des 200 euros pour les salaires les plus bas et remontant jusqu’aux salaires à 1,6 smic fut le résultat d’un sévère affrontement entre tous. De même que la réclamation de la titularisation de tous les auxiliaires.
Une vingtaine de revendications sorties de ces discussions furent considérées comme revendications prioritaires. C’étaient celles qui portaient sur la baisse des prix, l’augmentation des salaires, la fixation d’un smic local tenant compte du coût réel de la vie locale, la revalorisation des minimas sociaux, la baisse des prix du transport, le gel des loyers et l’annulation des dernières hausses en 2008.
En particulier, l’ensemble des organisations adopta donc la revendication de l’augmentation de 200 euros pour les salaires remontant jusqu’à 1,6 smic. La baisse du prix des carburants fut aussi considérée comme prioritaire ainsi que la restitution par la Sara des trois millions d’euros versés par les collectivités locales.
D’autres revendications portaient sur la baisse des prix des articles et produits nécessaires aux agriculteurs et aux pêcheurs, les enseignants réclamaient, entre autres, la nomination de 19 enseignants sur des postes vacants depuis la rentrée. Bref, outre ces dix-huit revendications prioritaires le LKP présenta un ensemble de près de 160 revendications qui balayaient tous les aspects de la vie sociale et économique, soumise depuis des années à des injustices, à des abus, à la corruption de certains et à des aberrations administratives, etc. Les négociations s’ouvrirent donc sur les revendications prioritaires, mais, dès le début, elles achoppèrent sur le problème des salaires. Les autorités préfectorales et locales tentèrent de faire croire à leur bonne volonté en expliquant qu’elles avaient étudié l’ensemble des 160 revendications et qu’elles étaient prêtes à donner satisfaction ou des réponses sur la plupart d’entre elles.
Mais les grévistes décidèrent de mettre en avant certains problèmes qu’ils considéraient comme prioritaires. Le prix des carburants et les trafics de la Sara (la raffinerie de pétrole), les augmentations de salaires puis la baisse des prix. Et c’est sur ces problèmes de salaires (les 200 euros !) que la grève se prolongea durant 44 jours.
La campagne de meetings préparant le 20 janvier
Après les manifestations des 16 et 17, les organisations regroupées dans le LKP tinrent ensemble une série de meetings dans les plus importantes communes de Guadeloupe. Ces meetings, souvent annoncés à peine un jour avant ou le jour même, réunirent des publics qui varièrent de 200 participants (Capesterre) à 500 (Moule-Bouillante) selon les communes. En général de tels meetings publics, même appelés par des grands partis, ne réunissent au mieux qu’une cinquantaine de participants. C’était donc un vrai succès.
Ils étaient destinés à expliquer aux gens de la population les raisons de l’appel à la grève générale. Mais c’était en même temps une sorte de « sondage » pour sentir et mesurer les réactions dans la population, au sens large. Partout l’accueil fut enthousiaste et c’était autant de signes que cet appel à la grève générale était bien perçu par cette population.
Le rôle joué par les gérants de stations-service en grève pour leurs propres problèmes
Quatre jours avant le déclenchement de la grève générale, les gérants de stations-service annoncèrent qu’ils fermaient leurs stations pour protester contre l’intention d’un groupe de gros capitalistes guadeloupéens (essentiellement des Békés riches) de multiplier des stations automatiques de distribution. Cette initiative allait dans le sens du renforcement de la grève, d’autant plus que les salariés de ces stations se mirent en grève et les occupèrent. Par la suite, durant la grève, ils devaient desserrer l’étreinte à certains moments, soit de leur plein gré en livrant du carburant pendant une journée ou deux, soit pour répondre à des réquisitions préfectorales en faveur de personnes prioritaires (pompiers, infirmiers, etc.)
Discussions tactiques : barrages, pas barrages, le 20 janvier ?
Avant le déclenchement de la grève générale, une discussion se déroula au sein du LKP. Fallait-il dresser des barrages dès le premier jour de la grève et ainsi entraver toute circulation ? De fait cela empêcherait tout le monde de se rendre au travail. Mais une telle position avait l’inconvénient de ne pas permettre une réelle évaluation de la grève et rendait plus difficile l’intervention des salariés pour mettre sur pied des piquets de grève devant les entreprises. En dépit d’une certaine tradition de barrages immédiats faisant partie des pratiques de l’UGTG, il fut décidé cette fois de voir venir, et de s’appuyer sur la « grève marchante » (voir ci-dessous). Ces interventions de grévistes devaient s’étaler sur plusieurs jours jusqu’en fin de semaine, la grève démarrant le mardi 20 janvier.
La première journée de grève
La première journée devait amorcer une mobilisation progressive. Il était prévu que, dès le premier jour, les différents secteurs de l’économie déjà en grève devaient aller renforcer les points les plus faibles. Il fallait passer avec de grosses troupes de grévistes d’entreprise en entreprise - c’est ce qu’on appela dans le passé des grèves aux Antilles « la grève marchante », tradition héritée même, dit-on, des esclaves qui se transportaient ainsi à travers les champs de canne pour fomenter des soulèvements. Cela a été beaucoup repris dans les grèves du 19e siècle et au début du 20e, car c’était le seul moyen efficace de généraliser un mouvement dans toutes les plantations !
Le 20 janvier, il n’était pas spécialement prévu de faire une manifestation, mais un rassemblement pour faire le point sur l’état de la grève, devant le Palais de la Mutualité.
On peut affirmer que tous les dirigeants du LKP furent assez surpris de voir arriver tout au long de la matinée des milliers de gens, venant de toutes les entreprises, des quartiers populaires, qui se rassemblaient devant la Mutualité. Un meeting se tint sur place et la première grande manifestation déferla dans les rues de Pointe-à-Pitre. Plus de 10 000 manifestants clamaient des revendications sur la vie chère et sur les salaires, réclamant une augmentation de 200 euros. Le mouvement était lancé. Et allait se renforcer dans les jours suivants.
Le 21 janvier 2009, des milliers de manifestants par groupes de plusieurs centaines se répandirent (encore la « grève marchante » !) sur différents points de l’agglomération Pointe-à-Pitre/Abymes pour renforcer la grève et soutenir les grévistes. Notamment sur le centre commercial de Milenis et sur l’aéroport, où eut lieu le premier face-à-face avec les gendarmes fraichement débarqués.
Durant tous les jours qui suivirent, des milliers de gens se rendirent devant le Palais de la Mutualité. Tout le quartier était en permanence occupé par des grévistes, des manifestants. Les responsables des syndicats prenaient à certains moments la parole pour haranguer la foule et donner le programme des activités et des actions. Chaque soir, un véritable meeting se tenait devant la Mutualité, avec des milliers de gens.
D’où viennent les masses qui renforcent les manifestations ? Grévistes et pauvres !
Le 20 janvier, la grève toucha pratiquement toutes les branches de l’économie, toute la zone industrielle de Jarry resta fermée, les travailleurs de l’EDF étaient en grève, ceux de la centrale thermique du Moule, des grands centres commerciaux, une partie du personnel de santé, le personnel des stations-service, tout le personnel communal, toutes les écoles, les lycées et l’université furent fermés, le personnel de ces établissements étant en grève totale. Bref, la grève générale s’imposa dans tout le pays !
Mais après les premières manifestations, on vit des milliers de gens qui n’étaient pas salariés des entreprises en grève, des chômeurs, des gens pauvres, un grand nombre de femmes, tous venus des quartiers populaires et parfois des communes, chaque jour se rallier au mouvement. Les manifestations de travailleurs qui, en général, évoluent entre 5 à 8 000 manifestants (pour les plus importantes) se gonflèrent jour après jour, passant à 20 000 puis à 30 000 et certains jours jusqu’à 40 000 (certains journalistes ont même parlé de 50 000), ce qui est considérable et représente près du dixième de la population totale.
L’importance de cette mobilisation fut telle que les autorités de la préfecture comprirent qu’elles ne pourraient pas s’y opposer de front. Et le préfet entama alors des discussions sur la forme que devaient prendre les négociations avec le LKP. On était loin du refus hautain du 17 décembre !
Le ralliement des couches pauvres, de tous les démunis, des laissés-pour-compte n’est pas surprenant. Ceux-ci ont senti que la grève générale était décidée à aller jusqu’au bout. Ils ont senti que les travailleurs en grève, et le LKP qui dirigeait cette grève, voulaient mener une lutte réelle et que cette fois-ci le mouvement ne s’arrêterait qu’après avoir obtenu satisfaction. Cela fit grandir la confiance des hésitants, des timorés et des sceptiques. Et c’est toute cette confiance naissant dans ces couches pauvres qui les décidèrent alors à se rallier au mouvement et à faire entendre leur propre voix.
Pour beaucoup de manifestants, il s’agissait autant d’une question de dignité que de revendications et souvent c’était le plus important ! Il s’agissait d’exprimer dans la rue toute leur souffrance, toute l’humiliation permanente qui accompagne la situation même de pauvreté et de misère, toute leur rancoeur devant l’arrogance et le mépris des maîtres de la société. C’était dirigé à la fois contre le patronat, mais aussi contre tous ces représentants du pouvoir, les uns et les autres toujours prêts à écraser et à humilier les petits. C’est pour beaucoup ce sentiment d’injustice et d’humiliation qui a jeté dans la rue des milliers et des milliers de gens pauvres.
Les péripéties des négociations
Il y eut deux phases dans les négociations : l’une qui se déroula complètement sous les yeux de la population, car elle fut radiodiffusée et télévisée. Et une deuxième phase d’où furent exclus les médias et qui se déroula à la préfecture, à Basse-Terre, en présence de Jego.
La première phase des négociations (du 24 au 28 janvier) joua un rôle très important sur le renforcement de la mobilisation.
Cela commença par une longue passe d’armes sur la forme de la négociation. Le LKP exigea de discuter avec tous les protagonistes ensemble : préfet, présidents des assemblées régionale et départementale, parlementaires et représentants du patronat. Les présidents des assemblées locales et particulièrement Lurel, président PS de la région, firent de la résistance, voulant négocier séparément. Le LKP refusa net. Finalement, tout ce beau monde accepta de se retrouver au World Trade Center (WTC), édifice situé sur le port de Jarry. Les négociations devaient commencer le samedi 24 janvier dans l’après-midi.
Le matin, une énorme manifestation de plus de 20 000 personnes « déboula » dans les rues de Pointe-à-Pitre. Ensuite, des milliers de manifestants accompagnèrent la délégation du LKP au WTC. Tout d’abord un gros cordon de gendarmerie prétendit interdire l’accès du parking du WTC à ces milliers de manifestants. La télévision (Canal 10, une télévision privée très populaire) filma le premier affrontement verbal entre Domota, porte-parole du LKP, et le chef des militaires. Domota affirma que le LKP n’irait pas à la négociation si les manifestants ne pouvaient les accompagner, ainsi que la télévision. Après quelques échanges verbaux, le préfet capitula, et c’est ainsi que la délégation LKP arriva fortement soutenue. Le rapport des forces était en faveur des travailleurs.
Et pendant quatre jours toute la discussion entre le LKP d’une part, les élus, le préfet et les patrons d’autre part se déroula sous les yeux, parfois médusés, de toute la population de Guadeloupe. Elle eut ainsi l’occasion de constater à quel point les élus faisaient preuve d’inconsistance et d’impuissance, à quel point le représentant de l’État, le préfet, était louvoyant et peu clair, à quel point les patrons étaient de mauvaise foi, pleurnichaient, se prétendant en grande difficulté et incapables de répondre aux revendications des travailleurs. Mais ils restaient sans voix, détournaient la tête quand les représentants du LKP leur assénaient les chiffres des subventions qu’ils recevaient à tour de bras de l’État.
Ces émissions qui continuèrent tout au long de la négociation eurent un impact considérable sur la population et jetèrent dans le camp du LKP tous les hésitants et les sceptiques.
Car elles montrèrent de façon claire la justesse des revendications du LKP, la force de ses convictions, le sérieux de ses représentants, face à des patrons de mauvaise foi, menteurs, faisant du dilatoire, face à des élus qui affichaient leur impuissance, leur incapacité à répondre aux revendications, face à un préfet représentant l’État qui avouait qu’il ne pouvait pas grand-chose, mais qui affirmait en même temps qu’il pouvait s’engager sur certains points, pour finalement rompre les négociations et quitter la salle après lecture d’un message du secrétaire d’État Yves Jego.
La foule nombreuse aux abords des lieux de négociation put même suivre directement ces débats, rassemblée devant des écrans géants installés à l’extérieur. Le dernier jour de cette phase de négociation, une partie de la salle elle-même fut envahie par certains manifestants qui se trouvèrent alors au plus près des négociateurs. Ils ne se gênèrent pas pour réagir lors des prises de paroles, applaudissant lors de l’exposé de Domota quand il s’opposa aux patrons et au représentant de l’État, quand il expliqua que plus on monte dans la hiérarchie des entreprises ou de l’État, plus les responsables deviennent clairs de peau et carrément blancs ! Les manifestants applaudirent aussi Nomertin, secrétaire général de la CGTG, quand il se leva carrément pour haranguer non pas les présents à la table de négociation, mais par delà la salle, les manifestants présents pour dénoncer les trafics et les magouilles de la Sara et des capitalistes et dire que tout cela n’était plus acceptable.
Au lendemain de ces négociations télévisées, toute la population se livra à des commentaires sur la faiblesse et les mensonges du pouvoir, sur « la vérité » qui était sortie de la bouche de Domota et Nomertin. Le sang-froid et la pertinence des déclarations de Domota étaient opposés à l’absence de réponse et aux faux-fuyants des patrons et à l’impuissance avouée des élus (« À Paris, on ne nous écoute pas, vous savez ! », déclara la députée-maire Janny Marc !). La déclaration cinglante de Jalton (député-maire des Abymes) fit aussi impression quand il traita pratiquement le préfet de malotru de s’être levé ainsi et de tourner le dos à ceux qui étaient venus faire entendre leurs revendications !
La population, dans toutes ses couches, fit donc de la politique pendant trois jours, à grande échelle ; elle avait vu le visage et la conduite de ceux qui la dirigent, venus de France ou élus politiques, qui comme Lurel pensaient que « ce n’est pas la rue qui décide ». Les gens de la population, comparant leur attitude avec celle des représentants du LKP qui contestaient en leur nom l’autorité et la légitimité de ces gens-là, n’eurent aucune hésitation à choisir leur camp !
Ce furent des moments très forts du mouvement. Après la rupture du préfet, son départ précipité de la négociation, le LKP appela à de nouvelles manifestations et l’on vit grossir le nombre de manifestants ; on vit déferler dans les rues plusieurs dizaines de milliers de gens venus du plus profond de la population. Il y avait là non seulement des travailleurs, des grévistes, des membres des syndicats, des enseignants, des jeunes, mais aussi tout un peuple de gens pauvres qui souvent manifestaient pour la première fois de leur vie, et tous clamaient, plus que les revendications, la joie très forte de se retrouver si nombreux et de chanter sans cesse en créole : « Le pays n’est pas à eux, le pays est à nous et ils ne feront pas ce qu’ils veulent dans notre pays » !
La deuxième phase des négociations (4 au 8 février)
Lors de la deuxième phase des négociations, c’est Jego qui donna le ton. Il était mandaté en quelque sorte par son gouvernement, il allait - dit-il - rester le temps qu’il faudrait pour résoudre les problèmes. Très vite, il se rendit compte que la situation était sérieuse et la détermination et la force de la grève importantes.
C’est lui qui, devant le refus obstiné des patrons du Medef, formula la première base d’accord : l’État s’engageait pour moitié sur les 200 euros et les patrons et les collectivités feraient le reste ! C’était le corps central de sa proposition. Finalement, après des heures de négociation sur des détails - importants tout de même : jusqu’à quel niveau de salaire cela allait-il s’appliquer ? Et les autres catégories, et les salariés à horaires incomplets, etc. ? -, un préaccord fut mis sur pied et il fut prévu de le signer quelques heures plus tard ! Mais, à l’heure de la signature, toute la population apprit avec stupeur que Jego était reparti, désavoué par son gouvernement ! L’accord n’était plus possible, selon le Premier ministre Fillon !
Le faux pas de Jego : désavoué par Fillon ! - Les gros békés sont dans les coulisses
Le gouvernement refusait d’entériner l’accord mis sur pied par son propre envoyé, mandaté par lui ! Ce départ fut reçu comme une nouvelle preuve du mépris de ceux qui gouvernent ! Le préfet refusa alors de recevoir une délégation de grévistes, n’ayant plus rien à dire, affirmait-il ! Nomertin s’écria : « Le pouvoir est vacant, à nous de le remplacer ! ». Les manifestants en colère n’étaient pas loin de le penser. Des forces de répression nouvelles avaient été dépêchées devant les portes de la préfecture, preuve que les autorités savaient que le départ de Jego serait interprété pour ce qu’il était, une forfaiture et une façon de ne pas laisser les grévistes remporter le moindre succès ! L’opinion générale était que les gros Békés étaient intervenus auprès de Fillon ou même Sarkozy pour faire capoter l’accord ! Hypothèse hautement probable, vu les habitudes des capitalistes békés et leurs liens avec le pouvoir.
Durcissement du mouvement : les barrages de routes (16 - 20 février)
La masse qui manifesta après cela grandit encore ! Mais là les dirigeants du LKP annoncèrent : « Nous sommes fatigués de marcher dans les rues », « nous ne marcherons plus », « il faut tout arrêter, le pays doit être complètement bloqué ! Faites des barrages partout, sur toutes les routes, rien ne doit fonctionner ».
Le LKP, en réaction au départ de Jego et à l’attitude du gouvernement français qui désavouait l’accord mis sur pied, appela la population à ériger des barrages partout où elle le pouvait. On vit apparaître alors une multitude de barrages sur toutes les routes de Guadeloupe. Parfois même, les gens érigeaient des barrages dans leurs propres quartiers ; des jeunes de la campagne s’y mirent aussi, érigeant ici ou là, sur des routes secondaires, des barrages très sérieusement tenus et contrôlés ! Cette réaction de la population prouvait à quel point le mouvement était populaire dans toute l’île, y compris dans les zones rurales.
Cependant, les principaux barrages furent érigés sur les grands axes routiers essentiellement par les militants du mouvement, syndicalistes, militants politiques, etc. Cependant, beaucoup de gens de la population environnante venaient apporter leur soutien à ces barrages et particulièrement les jeunes qui participaient directement à leur consolidation ou à leur défense face aux gendarmes.
La tactique était de ne pas s’opposer frontalement aux gendarmes, mais une fois les barrages dégagés par eux, il fallait immédiatement les reconstruire. Bien souvent à ce jeu-là, malgré l’avantage de pouvoir arroser les manifestants de gaz lacrymogènes, les forces de répression se fatiguaient car, en même temps, elles devaient faire face à de nombreux barrages érigés dans de nombreux points du territoire.
Sur deux zones au moins, Gosier (Poucette) et le pont de la Boucan, les gendarmes n’ont jamais réussi à défaire les barrages tant l’opposition était forte en face d’eux.
Ces barrages furent l’occasion de nombreux échanges et d’une expérience utile pour les plus jeunes qui montrèrent leur courage et leur détermination à cette occasion.
Mais surtout, ces barrages, c’était l’occasion pour la population, les jeunes, les moins jeunes et les femmes des quartiers environnants de prendre en main eux-mêmes l’organisation de cet aspect de la lutte. Cela commençait depuis la préparation, car pour constituer un barrage, il faut beaucoup de matériaux et on ne peut pas improviser au moment où l’ordre de constituer les barrages est donné. Il faut avoir sous la main tous les ingrédients ; donc, sur chaque lieu où devaient se constituer les barrages, des stocks avaient été constitués, des vieilles carcasses de voitures furent acheminées aux abords, des vieux frigos, de grosses pierres et toutes sortes de matériaux pris dans les quartiers ou les décharges sauvages.
Ensuite, il faut ériger le barrage, avant l’arrivée des forces de répression, de préférence la nuit, et constituer des équipes autour de ces barrages ; une liaison est établie entre ceux qui sont sur ces barrages et les hameaux environnants.
Sur certains barrages, comme la Boucan-Sainte Rose, c’est une véritable forteresse qui fut dressée sur le pont de la Boucan. Tout le quartier autour, qui a une longue expérience de barrages, était organisé pour tenir le plus longtemps possible face aux forces de répression. Tout était prévu, y compris l’alimentation des barragistes par les habitants du quartier, car un barrage doit se tenir et être reconstitué jour et nuit. Sur Capesterre, Morne-à-L’eau, Sainte-Anne, Gosier, Petit-Bourg, on vit apparaître de tels barrages populaires.
Il fallait aussi prendre sur place diverses décisions : qui laisser passer ou non, les ambulances, les pompiers ? À quel point fallait-il résister aux forces de répression ? Quelquefois ce n’était pas facile, notamment avec les jeunes qui voulaient parfois en découdre à tout prix avec ces forces de répression qu’ils considéraient comme une véritable provocation. Tout cela, c’étaient les manifestants des barrages et la population présente autour qui devaient le décider. Selon les barrages, les choses se passaient plus ou moins ainsi, parfois des militants d’organisations conduisaient carrément les affaires sans trop se soucier de faire participer la population autour. Mais ce n’était pas toujours le cas car la population se sentait concernée par ce qui se passait.
Il faut aussi parler du barrage de Gosier (sur la route nationale) qui fut le premier barrage érigé à l’appel du LKP. Les éléments qui le composaient s’étendaient sur plus d’un kilomètre de route. Là se regroupèrent plusieurs centaines de manifestants et de membres de la population des environs.
Le premier choc fut rude avec les forces de répression très nombreuses qui tentèrent alors une manoeuvre d’intimidation et enfermèrent une quarantaine de manifestants leur interdisant de circuler et d’être actifs sur le barrage. Ce jour-là, la population fut pourchassée à coups de grenades lacrymogènes et à coups de matraque. Alex Lollia, responsable syndical de la CTU, fut molesté et sévèrement battu au point qu’on dut l’hospitaliser. Une dizaine de manifestants furent carrément arrêtés et transportés au commissariat de Pointe-à-Pitre.
Mais cet épisode se transforma en une importante manifestation aux abords du commissariat pour réclamer leur libération et toute une flopée d’avocats, sympathisants du LKP, se rendit au commissariat accompagnée d’une délégation du LKP pour exiger la remise en liberté de ces manifestants.
Petite anecdote significative : lorsque les policiers interrogèrent les manifestants sur leur identité, seuls trois d’entre eux ayant des papiers, les autres répondirent à la question sur leur identité : « Je m’appelle LKP 1, LKP 2, LKP 3… ». Si bien qu’ils furent inculpés et les documents officiels indiquent que les nommés LKP 1, LKP 2, LKP 3, etc., devront passer devant le tribunal au mois de juin !
Malgré ces tentatives d’intimidation, le barrage de Gosier tint bon jusqu’à la décision du LKP d’assouplir les barrages. Mais même alors, il fallait pratiquement être guidé pour circuler dans le dédale organisé là.
Assassinat et funérailles de Bino : apogée et tournant du mouvement (22 février)
La nuit la plus dure, après deux jours de barrage, vit de nombreux affrontements entre groupes cagoulés et forces de répression. Quelques incendies éclatèrent ici ou là, le centre commercial de Destrelland fut attaqué par des groupes de jeunes bien organisés, cagoulés qui, filmés dans les rues sur une télévision, expliquaient sans aucune ambiguïté leur engagement au sein du mouvement en cours, disant en résumé : il n’y a que ce langage, celui de la violence, qui les fera revenir à la négociation ; puisque c’est ça qu’ils veulent, nous allons leur en donner !
Les gendarmes réussirent difficilement à repousser les groupes qui attaquaient le centre commercial. Cependant, en divers points des zones urbaines, il y eut de véritables explosions de colère, accompagnées de toutes sortes de dégâts (incendies de magasins, de voitures, occupation et déprédations à la mairie de Sainte-Rose, barrages enflammés dans Pointe-à-Pitre, etc.).
Dans ce flot de violence et de destruction, tout ne venait pas forcément des manifestants se situant dans le cadre du mouvement autour de la grève générale. Quelques malfrats profitèrent du trouble ambiant pour agir pour leur propre compte, pour leurs propres objectifs, mais même parmi ces types d’activistes se trouvèrent des gens qui dirigeaient leurs coups contre les forces de répression.
Au cours de cette nuit-là, le syndicaliste Jacques Bino fut tué dans des circonstances toujours pas très claires, malgré le fait qu’un homme serait venu spontanément se livrer à la justice et s’accuser du meurtre de Bino. Ce meurtre provoqua une émotion considérable, car cet homme était militant à la CGTG et au mouvement culturel Akiyo. Le LKP décida que tout le mouvement devait lui rendre hommage et pendant deux jours ce furent la veillée et les funérailles.
Au sein du LKP certains réclamèrent pendant ces deux jours l’assouplissement des barrages (les manifestants ouvraient des passages, mais les barrages n’étaient pas démantelés) pour permettre au plus grand nombre possible de gens de se rendre à la veillée et aux obsèques. Celles-ci se transformèrent en une impressionnante manifestation où s’affirma avec force un sentiment de solidarité et de dignité, sentiment qui semblait unir, souder tous les présents contre l’oppression et l’humiliation du pouvoir politique et économique blanc.
La préfecture et les patrons annoncent une reprise des négociations en présence de deux « médiateurs » envoyés par le gouvernement
Devant l’ampleur des incidents de nuit et la résistance opiniâtre des barrages, le préfet, avec le gouvernement derrière lui, multiplia les offres de reprise des négociations. Le LKP réaffirma que les seules bases de discussions étaient le préaccord mis place ave Jego le 8 février et rien d’autre. Après diverses péripéties, les négociations reprirent.
L’assouplissement des barrages, décidé pendant l’hommage à Bino, se poursuivit pendant toutes les négociations. Mais entre temps, le préfet, sans doute sur ordre du gouvernement, donna satisfaction aux gérants de stations-service. L’implantation de stations automatiques voulue par un groupe de gros capitalistes locaux fut très limitée et les petits gérants estimèrent qu’ils avaient suffisamment de garanties pour rouvrir leurs stations. Mais comme la majorité des salariés de ces stations étaient en grève, la distribution d’essence continua à être perturbée, des incidents se multiplièrent d’ailleurs dans ces stations où parfois intervenaient les forces de répression pour faire appliquer les réquisitions du préfet. Celui-ci, manifestement, avait voulu se dégager du problème des gérants, espérant faire couler à flot les carburants pour exercer une pression des non-grévistes et anti-LKP sur le mouvement. Mais bien que certains services et activités reprirent, le mouvement continua à apparaître comme très fort. Il en fit d’ailleurs, à plusieurs reprises, la démonstration lors de diverses manifestations : accompagnement de la délégation qui négociait, fermeture des magasins sur Pointe-à-Pitre, fermeture de la zone industrielle de Jarry, manifestation des grévistes sur les centres commerciaux, maintien de la fermeture des hôtels, piquets de grève sur l’EDF, etc. Donc, le coup de la « libération » du carburant ne réussit pas à diviser ni à affaiblir le mouvement. Les écoles restèrent fermées, les transporteurs restèrent toujours immobilisés, les piquets de grève des travailleurs de l’énergie toujours prêts à couper massivement l’électricité s’il le fallait, en attendant qu’un accord d’ensemble soit signé avec le LKP !
Lorsque, de suspensions en reprises, les négociations s’engagèrent, elles allèrent cette fois jusqu’à la signature, le 26 février, de l’accord sur les 200 euros nommé « accord Jacques Bino » en hommage à ce militant assassiné durant les événements. Le Medef refusa de signer pour deux raisons. L’une,dit-il, était que le préambule de l’accord parlait « d’économie de plantations » héritée du passé colonial. Et qu’ensuite (et surtout !) l’article 5 de l’accord stipule que le partage actuel des 200 euros entre patrons, collectivités et État serait évolutif : dans douze mois la part des collectivités (50 euros) sera assumée par les patrons et dans 36 mois la part de l’État également sera reprise en charge par les patrons. C’est ce qui aujourd’hui encore bloque la signature de certains patrons. Mais le Medef a montré ainsi sa mauvaise foi, car il regroupe les plus gros et les plus riches patrons des deux îles. C’était d’autant plus flagrant que la majeure partie des petits et moyens patrons signèrent l’accord lors de la négociation.
Cette revendication des 200 euros fut le point qui mit aux prises les adversaires sociaux et les dressa farouchement un camp contre l’autre. Car, au-delà du contenu matériel de la revendication des 200 euros, les patrons, mais aussi leur État, ne voulaient pas accepter de recul sur ce point. Car cette grève générale, avec de telles revendications, c’était de la part des travailleurs un changement d’attitude : ils passaient de la défensive à l’offensive ! Il fallait leur faire mordre la poussière. Mais ces gens-là, malgré leur État, avec ses forces de répression, malgré la rouerie et les manoeuvres de ses politiciens, n’y parvinrent pas ! Car ils trouvèrent en face d’eux toute une classe de travailleurs salariés mobilisée, qui furent aussi rejoints dans leur lutte par l’immense majorité des couches populaires qui se mobilisèrent également !
Sur d’autres points, qui étaient importants dans la liste des 160 points, le LKP, soutenu largement par les grévistes et la population mobilisée, jugea qu’il fallait aller jusqu’à un accord d’ensemble suffisamment clair pour suspendre la grève générale. Cette suspension eut lieu le mercredi 4 mars, après 44 jours de grève.
Qui a dirigé la grève du 20 janvier ? le LKP
Comme nous l’avons dit précédemment, la principale force organisée au sein du LKP était l’UGTG. Mais elle n’en était pas la seule. Chacune des 48 organisations présentes apportait une réelle contribution tant en termes de présence dans les entreprises que de notoriété dans la population et parmi les travailleurs. C’est ainsi que la CGTG est moins implantée que l’UGTG, mais elle l’est dans des secteurs importants tels que l’EDF (dans les trois centrales électriques de l’île), les usines à sucre, des grandes entreprises de la zone industrielle, la distribution d’eau, certaines grandes surfaces, dans le bâtiment et dans les plantations de banane. La CTU est importante dans certaines grandes surfaces. Mais la grande force de l’UGTG, c’est qu’elle est majoritaire dans de nombreux secteurs où sont surtout présents de jeunes travailleurs : les stations-service, l’hôtellerie, le gardiennage, les municipaux, les grandes surfaces, les sociétés d’entretien et de nettoyage et parmi le personnel de la Chambre de commerce sur l’aéroport des Abymes. Aux dernières élections prud’homales, l’UGTG sortit première organisation de façon écrasante, avec la moitié des suffrages exprimés, la CGT suivant derrière avec 19 %, l’ensemble des autres syndicats se répartissant le reste des voix.
Le mouvement fut lancé et dirigé par le LKP et, tout au long, resta sous sa direction. Il faut remarquer que depuis des années on a assisté au déroulement de nombreuses grèves, les travailleurs de Guadeloupe faisant preuve d’une réelle combativité. Bien souvent ce sont les travailleurs eux-mêmes qui déclenchent ces grèves, accompagnés ou soutenus par les syndicats. Il n’existe plus aucune bureaucratie syndicale suffisamment forte pour endormir cette combativité ou la dévoyer.
Cela s’explique par l’histoire récente du Parti communiste (PCG), qui, de 1945 à 1960, fut porté par les masses, remportant d’importants succès électoraux, puis perdit progressivement son influence après plusieurs scissions dans ses rangs. Cela retentit aussi sur la CGTG dont les principaux dirigeants et militants dévoués étaient membres du PCG. La CGTG connut ses premiers reculs avec la quasi-disparition du secteur sucrier : il y eut des milliers de licenciements dans les usines à sucre et les plantations. Durant les années soixante, la CGTG apparut comme une organisation moins combative et au début des années soixante-dix, elle fut carrément contestée parmi les travailleurs des plantations, dans le bâtiment, le commerce et parmi les dockers.
Les premiers militants indépendantistes s’appuyèrent sur ce mécontentement pour créer les premiers syndicats influencés ou dirigés par des indépendantistes avec l’aide de militants en rupture de CGTG. C’est ainsi que naquirent l’UTA (Union des travailleurs agricoles), puis l’UGTG (Union générale des travailleurs guadeloupéens), puis l’Union des travailleurs de la santé qui devint majoritaire dans les hôpitaux et cliniques, faisant reculer de façon spectaculaire l’influence dominante de la CGTG. Les syndicats du commerce de la CGTG s’effondrèrent également, seuls résistèrent le bâtiment, l’EDF, les plantations de bananes et les dernières usines à sucre. Les diverses scissions qui s’opérèrent au sein du PCG achevèrent de l’affaiblir et, parallèlement, cet affaiblissement se transmit à la CGTG. Pendant quelques années celle-ci résista tant bien que mal à la pression des syndicats indépendantistes. Puis un redressement s’opéra à partir à la fin des années quatre-vingt-dix (1997- 1999).
Aujourd’hui, tous les syndicats existants sont plutôt combatifs et ne sont pas sous l’influence d’un appareil ayant sa propre politique, issu de ses rangs ou d’un grand parti réformiste, et assez fort pour jouer un rôle de frein à la combativité des travailleurs.
Cette situation favorise évidemment les luttes et lorsque le LKP déclencha la grève générale, il a suffi que cet appel corresponde à la montée d’un profond mécontentement parmi les travailleurs, mais aussi dans toutes les couches populaires pauvres, pour qu’on voie déferler dans les rues à chaque manifestation des dizaines de milliers de travailleurs, de jeunes chômeurs, chômeuses, rmistes, retraités…
Qu’ont gagné les travailleurs à cette grève générale et tous les manifestants de ce grand mouvement ?
Les patrons et le gouvernement ont tout fait pour que les grévistes et tout le mouvement populaire agglutiné autour d’eux ne remportent pas une victoire. Ils ont fait traîner les choses tant et plus. Ils ont commencé par discuter sur des « formats de discussions », ils ont tenté de faire passer l’idée que, vu l’importance du cahier de revendications, il valait mieux suspendre la grève pour continuer la discussion. Le Medef représentant le grand patronat, au début a regroupé sous son aile tout le patronat, grand, moyen et petit, noir et blanc, assurant qu’une telle revendication de 200 euros allait conduire à la mort des entreprises. Mais devant la détermination et le renforcement incessant des manifestations, patrons et gouvernements durent se rendre à l’évidence : il fallait négocier ou du moins faire semblant de négocier. Il y eut l’épisode du départ du préfet lors de la première négociation, puis il y eut le départ de Jego. Puis le cinéma organisé à l’Élysée par Sarkozy avec la réunion des élus des DOM.
Malgré tous ces atermoiements, toutes ces tentatives de jouer le pourrissement de la grève, celle-ci tint bon. Il fallait bien se décider à lâcher sur un certain nombre de points. Finalement, concernant les salaires, l’accord sur les 200 euros signé le jeudi 26 février était pratiquement celui que Jego avait accepté et que le gouvernement avait désavoué : il comportait une part patronale, une part des collectivités et une part gouvernementale (100 euros). Et c’est là qu’on voit le cynisme de ces gens-là car leurs petits jeux ignobles ont eu des conséquences tragiques. Car c’est leur refus d’accorder satisfaction, leurs manoeuvres, qui soulevèrent le sentiment d’indignation de toute la population et des grévistes ! Et c’est cela qui a provoqué un durcissement des manifestations. Et c’est au cours d’une de ces nuits de manifestations que Jacques Bino, cégétiste et militant culturel d’Akiyo, fut tué. C’est au cours de ces nuits de barrages qu’un autre jeune se tua sur un obstacle, un troisième fut gravement blessé, et que plusieurs jeunes essuyèrent des coups de feu de certains gendarmes dans les jambes.
Rien de tout cela ne se serait passé si l’accord établi en présence de Jego (le 8 février !) avait été adopté deux semaines avant. Mais le grand patronat était passé par là, notamment l’un des Hayot, un des plus riches patrons de la Martinique et de la Guadeloupe, un de ceux qui ont la capacité d’entrer à l’Élysée même sans montrer leur carte d’identité, un de ceux qui peuvent réveiller Fillon en pleine nuit pour lui demander un service ou pour l’exiger.
Cet accord en lui-même ne représentait pas un immense effort de la part des patrons, puisque l’État et les collectivités prenaient à leur charge plus de la moitié de ces 200 euros d’augmentation, pendant trois ans. Mais, ce que refusait le patronat, c’était de voir une lutte des salariés qui avaient pris l’offensive dans une lutte générale, obliger à céder quelque chose. Un Hayot, grand chef des exploiteurs des Antilles, ne voulait en aucune façon sortir du conflit en ayant reculé devant les travailleurs. D’autant plus qu’à partir du 5 février, un imposant mouvement de grève générale se déclencha aussi en Martinique, sanctuaire, chasse gardée, de ces gros patrons békés issus en droite ligne des grands planteurs esclavagistes des 18e et 19e siècles. C’était inacceptable. Alors ils tentèrent de décourager les grévistes en faisant traîner les choses.
Mais la détermination des grévistes était telle, le soutien populaire était si immense qu’il fallut bien lâcher sur un certain nombre de points. L’accord Jego fut repris, les patrons ont mégoté un peu, passant de 1,6 smic à 1,4 smic et d’une augmentation de 6 % à 4 % pour les autres. Les prix des carburants subirent une nouvelle baisse, le gel des loyers et l’annulation de la hausse début janvier devinrent effectifs, les enseignants obtinrent la nomination de 19 enseignants sur les postes libres ainsi que diverses autres revendications. Comme le Medef refusa de signer l’accord de salaire, le gouvernement promit d’engager une procédure d’extension de l’accord à toutes les entreprises du privé. Mais les travailleurs, ne faisant aucune confiance à la parole du gouvernement, décidèrent d’aller, eux-mêmes, faire appliquer l’accord par la mobilisation dans toutes les « entreprises Medef ».
Ce qui entraîna même après la suspension officielle du conflit une nouvelle vague de mobilisation. On vit de nouveau en action la « grève marchante ». Des centaines de grévistes circulèrent d’un centre commercial à l’autre, d’un hôtel à l’autre, sur toute la zone industrielle de Jarry, pour imposer l’application de l’accord Bino (nom que le LKP fit inscrire sur l’accord de salaire en hommage à ce syndicaliste assassiné pendant les événements). Partout les travailleurs reprenaient le mot d’ordre : « Appliquez l’accord Bino ». Et de fait aujourd’hui, l’accord s’est généralisé même s’il reste encore quelques patrons récalcitrants à convaincre. Même les entreprises appartenant à Hayot ont dû s’y résoudre et aujourd’hui presque tous ont accepté de l’appliquer. Certains l’ont fait en disant qu’ils refusaient de signer le préambule de l’accord car celui-ci les désignait comme héritiers de l’économie esclavagiste. Mais tous acceptèrent le principe des 200 euros.
Ajoutons au bilan de nombreux autres points où des choses ont changé ou sont en train de changer, notamment dans les services, les frais bancaires, la tarification de la distribution d’eau où de nombreux abus étaient dénoncés. Les précaires n’ont pas encore obtenu satisfaction sur leur situation, avec ce qu’on appelle les contrats aidés, mais aujourd’hui ils sont mobilisés et déterminés à améliorer leur situation. Il serait trop long de passer en revue la centaine de points de la plateforme LKP. Mais dans beaucoup de domaines, des améliorations ont été arrachées. La liste définitive des produits soumis à la baisse des prix n’est pas encore publiée, mais là aussi la négociation se poursuit entre la délégation de LKP et les représentants de la grande distribution, sous la pression de manifestants toujours présents aux abords des lieux de négociation. Ce qui est attendu : une baisse allant de 15 à 20 % sur une liste de 100 familles de produits de première nécessité.
Au total donc, cette grève générale a été un très grand succès des travailleurs et de la population pauvre. Ce succès fut conforté par ce qui s’est passé en Martinique où la grève générale fit aussi reculer les grands patrons (les mêmes qu’en Guadeloupe !) et en particulier leur composante béké si arrogante et méprisante vis-à-vis des travailleurs.
Malgré la difficulté du mouvement, malgré la longueur de cette grève, c’est un succès car ce que les grévistes ont obtenu dans ce mouvement est infiniment supérieur à tout ce qu’ils auraient pu obtenir dans des grèves sectorielles ou isolées. Mais outre les revendications matérielles qu’ils ont remportées, le grand mouvement qu’ils viennent de mener leur a permis de prendre conscience de l’immense force collective qu’ils représentent.
Désormais ils savent que, tous ensemble, ils sont plus forts que chacun dans son entreprise, que chacun dans son quartier. C’est un acquis très important pour l’avenir. L’expérience de la grève générale va marquer profondément l’ensemble des travailleurs et l’ensemble des couches pauvres de la Guadeloupe. On peut dire que la méthode est acquise, elle fait désormais partie de l’expérience et sera répétée dans l’avenir. Les travailleurs le savent et le disent : ce n’était que la première bataille, soit parce que la crise qui est en cours à l’échelle mondiale les obligera à réajuster et les salaires et les baisses de prix, soit parce que les patrons, revanchards et vindicatifs comme ils sont, vont tenter par tous les moyens d’annuler ce qui a été gagné dans cette grève générale. Alors, à un moment ou à un autre, il faudra s’y remettre et il faudra le faire en faisant mieux, en corrigeant les erreurs et les insuffisances de ce premier mouvement. Les travailleurs savent se critiquer eux-mêmes. Ils sauront voir où étaient les faiblesses et on peut dire que la prochaine grève générale se déroulera à un autre niveau, visera bien plus et contestera bien plus fortement la domination du patronat sur la société et sa mainmise sur l’économie.
26 mars 2009

Martinique - La grève des banques de février-mars 1995

Martinique - La grève des banques de février-mars 1995
Parmi les conflits sociaux de différente importance qui ont eu lieu à la Martinique depuis quelques années, la grève des employés de banque est un de ceux qui ont marqué l’opinion martiniquaise durant tout son déroulement, bien qu’elle n’ait concerné que huit cents grévistes et qu’elle n’ait pas été vraiment couronnée de succès.
Il faut dire, pour relativiser les faits, que la Martinique est une petite île, de moins de quatre cent mille habitants, isolée à plus de six mille kilomètres de Paris, dans l’archipel des Petites Antilles, près de l’Amérique du Sud, quoique juridiquement un département français. Les événements locaux y ont donc toujours beaucoup plus de retentissement encore que n’importe où en métropole.
Puis, il s’agissait d’employés de banque qui, jusque-là, étaient vus comme une catégorie sociale à part des autres travailleurs et s’en sentaient eux-mêmes un peu différents. Ils étaient plus liés à leur entreprise et se croyaient mieux considérés.
Surtout, la grève a marqué par sa durée : 55 jours, du 18 janvier au 14 mars 1995 et par ses répercussions économiques, car il n’était plus possible de se faire payer le moindre chèque dans les banques en grève (presque toutes), ni de créditer un compte, ni de faire certains virements.
Enfin, et ce n’est pas le moindre aspect, une solidarité active fut organisée par les autres centrales syndicales et syndicats de l’île, pour répondre à la mobilisation patronale contre les grévistes. Il y eut, de la part des syndicats, des appels à la solidarité auprès des autres catégories de travailleurs, à deux grèves générales, l’une de deux jours et l’autre d’une journée, ainsi qu’à des manifestations. Cela au nom de la solidarité, mais aussi en posant des revendications pour les autres catégories de travailleurs pour opposer un front uni des travailleurs au front uni patronal.
Le départ de la grève
Les négociations salariales annuelles obligatoires, patronat-syndicats, se terminèrent, fin 1994, par un échec dans les banques faisant partie de l’Association française des banques (l’AFB, dont le siège est à Paris), l’équivalent d’un syndicat patronal à l’échelle nationale (rappelons que la Martinique est, juridiquement, un département français).
Les directions bancaires locales se réfugiant derrière les décisions de l’AFB à l’échelle nationale, prétendaient ne rien pouvoir donner et signer d’autre que ce qui était concédé par l’AFB. Cela choqua d’ailleurs beaucoup les employés de voir qu’il ne servait à rien de négocier à la Martinique puisque les décisions étaient prises à plus de 6000 km d’eux. C’est ce qui explique que les syndicats revendiquaient que l’AFB locale ait le pouvoir de signer un accord dans le cadre de la négociation.
Toujours est-il que les syndicats d’employés de banque constituèrent une intersyndicale et appelèrent à la grève pour le 18 janvier 1995. Dans les banques appartenant à l’AFB : la Banque des Antilles Françaises (Crédit Lyonnais), la Société Générale de Banque des Antilles (Société Générale), la Banque Foncière Commerciale, le Crédit Martiniquais et des établissements financiers n’appartenant pas à l’AFB comme l’Institut d’émission des DOM, la SODERAG et la SODEMA, la grève fut totale et, immédiatement, des piquets de grève occupèrent les portes jour et nuit.
Par contre, les employés du Crédit Agricole n’étaient pas en grève et ne participèrent à des actions qu’une journée ou deux car le CA n’était pas membre de l’AFB et avait fait quelques concessions lors des négociations antérieures. Pas en grève non plus, l’établissement qui gérait les services de la Carte Bleue et qui alimentait les distributeurs de billets (avec certaines limitations), ni les Chèques Postaux, ni les services de la Poste (mandats).
Bien qu’officiellement la grève ait été dirigée par une intersyndicale, le seul syndicat réellement représentatif dans ce milieu était le SMBEF (Syndicat Martiniquais des Banques et Établissements Financiers) qui recueille 95 % des suffrages aux élections professionnelles et qui est un syndicat indépendant des principales centrales syndicales de l’île et un peu influencé par les idées nationalistes.
En dehors de ce syndicat, la CDMT (ex-CFDT) et FO n’ont un peu d’influence que dans un établissement chacune. Cependant, une militante syndicale de la CDMT, très connue dans les banques, avait un crédit personnel très important.
Les revendications posées par l’intersyndicale étaient :
 14 points d’indice pour tous, soit 210 F nets mensuels d’augmentation,
 le pouvoir, pour l’AFB locale, de signer dans le cadre de la négociation,
 le paiement des jours de grève,
 l’implication plus grande des banques martiniquaises dans l’économie locale,
 la préretraite pour les salariés âgés de 55 ans qui le demandaient,
 le calendrier des « jours flottants » de fermeture pour 1995.
Le front unique des médias, des patrons et des politiciens
Dès le début du mouvement, les employés de banque étaient présentés par l’ensemble des médias officiels coalisés contre la grève, comme des « privilégiés », qui ne se gênaient pas pour mettre en difficulté la population.
Puis, tandis que les dirigeants des banques refusaient de négocier, toutes les associations patronales : le Centre patronal, les syndicats de PMI et de PME, l’Association des planteurs, le Syndicat des patrons du bâtiment, multiplièrent les déclarations contre les grévistes. Pour eux et les médias, les grévistes « prenaient la population en otage » ainsi que « l’économie de la Martinique ». Ils achetèrent des panneaux publicitaires dans les journaux où des spots télévisés qui représentaient l’agonie de la Martinique et se terminaient par un électrocardiogramme dont le tracé devenait plat et les bruits du coeur disparaissaient ! Ils firent distribuer, à plusieurs reprises, des milliers de tracts dans les boîtes aux lettres des cités de l’agglomération de Fort-de-France.
Ils mentirent effrontément en annonçant que le plus petit salaire dans les banques était de 12 000 francs par mois, sans compter les « multiples avantages » dont auraient bénéficié les employés de banque.
On vit aussi, par exemple, Chalono, secrétaire régional du RPR appeler les commerçants et la population à une manifestation de protestation, qui ne réunit qu’une quarantaine de personnes, affolées parce qu’elles étaient noyées parmi des centaines de travailleurs goguenards, et pleurant sur le faible nombre de policiers pour les protéger. Il y eut aussi une « journée des chemises blanches », le 17 février, où l’Union des consommateurs avait demandé à tous ceux qui s’opposaient à la grève, de porter ce jour-là une chemise blanche, manifestation qui fut aussi un échec retentissant.
Il faut dire que les réactions patronales sont toujours particulièrement hargneuses vis-à-vis des mouvements grévistes car ce milieu est essentiellement composé de « békés » (blancs descendants des anciennes familles esclavagistes) ou de métropolitains, particulièrement méprisants, voire racistes, envers les travailleurs de couleur et qui constitue en Martinique un lobby colonial puissant.
Les politiciens de gauche, ceux du PPM (Parti Progressiste Martiniquais) d’Aimé Césaire et ceux de la Fédération Martiniquaise du Parti socialiste, qui se partagent la direction des deux assemblées locales : Conseil régional et Conseil général, gênés par la durée de la grève, ne sont pas restés en reste sur ceux de droite. Mais, eux, ont tenté de jouer les négociateurs-conseilleurs auprès des grévistes pour ramener au plus vite « la paix sociale ».
On a même entendu le secrétaire général du Parti communiste martiniquais, Georges Erichot, se prononcer à la télévision contre le paiement des jours de grève. Il expliqua qu’il s’agissait d’une question de dignité pour les travailleurs car une grève nécessite que l’on soit prêt à des sacrifices. Comme quoi la dignité n’est pas ce qui l’étouffe le plus.
Les réactions de la population
Dans un premier temps, la population fut influencée par la campagne démagogique des médias et des patrons. Ce fut renforcé par le fait que les employés de banque étaient souvent, et faussement, considérés comme des privilégiés. Peut-être par une sorte d’amalgame fait entre eux et la banque, synonyme de richesse.
Il est vrai aussi que, jusqu’à cette grève, les employés de banque ne se distinguaient pas particulièrement par leur rapprochement avec les luttes des autres catégories de travailleurs.
Il y eut aussi, pour beaucoup de salariés, l’inquiétude de ne pas pouvoir percevoir le salaire du mois de janvier. De même, la difficulté d’avoir de l’argent liquide toucha en priorité les catégories les plus défavorisées, ceux qui n’ont pas de chéquiers ou de cartes bancaires.
Cela ne fut pas vraiment compensé par le fait que l’administration fit en sorte que les allocations familiales soient versées à tous les allocataires par mandat postal et que le Trésor public fasse des avances de 3 000 F à tous les fonctionnaires.
Les petits commerçants qui, à la Martinique, sont souvent de tout petits commerçants, furent aussi très touchés par le manque de liquidités de leur clientèle habituelle.
Réaction des syndicats des autres branches professionnelles
Pour ramener une partie de l’opinion populaire du côté des grévistes, la CGTM (la CGT de la Martinique), l’une des principales centrales, qui n’a pas de syndicat dans les banques mais qui avait tissé de nombreux liens avec les grévistes, organisa diverses réunions de travailleurs de la CGTM de différents secteurs d’activité et y invita des employés de banque grévistes ou des militants des syndicats des banques à venir y parler.
C’est ainsi qu’ils ont expliqué directement les raisons de la grève à l’usine d’ananas de Gros-Morne, au Centre hospitalier de Fort-de-France, à l’Hôpital du Lamentin, à l’usine à sucre du Galion, sur les chantiers, pour ne citer que ces entreprises-là. Ce sont environ 1600 travailleurs de trente entreprises ou secteurs d’activité qui furent touchés par ces réunions organisées par les militants de la CGTM dans un premier temps.
Et, à chaque fois, les grévistes furent reçus chaleureusement par les travailleurs qui étaient heureux d’être informés et parfois surpris d’apprendre leur véritable situation.
Ils apprirent notamment que le salaire minimum brut était de 7 691,09 F. Rien de comparable donc avec ce que certains cadres et autres directeurs empochent, c’est-à-dire des salaires variant entre 70 000 et 120 000 F, sans compter la location de villas de 15 000 à 16 000 F par mois, le paiement d’un jardinier, les frais de réception entre 7 000 et 10 000 F par mois, les petits caprices de monsieur ou madame concernant le mobilier et jusqu’aux tickets de stationnement !
Toutes ces informations firent donc contrepoids à la campagne des patrons.
C’est ainsi que pendant plusieurs jours, 300 à 400 travailleurs de diverses branches sont restés mobilisés durant les négociations devant la préfecture dans une ambiance chaleureuse où les slogans succédaient aux chants et au son des tambours.
Puis la CGTM proposa aux autres centrales syndicales de la Martinique de constituer une intersyndicale et d’appeler l’ensemble des travailleurs d’abord à deux journées de grève générale les 9 et 10 février qui seront suivies par une autre, le 23 février.
Les journées de mobilisation générale des centrales syndicales
Le matin du 9 février, la grève ne fut certes pas totale mais beaucoup de travailleurs ne se rendirent pas au travail.
Dans un tract largement distribué, la CGTM écrit notamment : « front uni et solidarité des travailleurs avec les grévistes des banques contre le front patronal ». Et après avoir souligné les revendications des grévistes, elle "rappelle les revendications générales de l’ensemble des travailleurs :
 pas de SMIC au rabais (le SMIC en Martinique est inférieur au SMIC en France).
 rattrapage général des salaires par rapport au coût de la vie par une augmentation de 1000 F pour tous.
 création d’emplois à temps complet et durables".
Environ 3000 personnes se retrouvèrent à la Maison des syndicats ce jeudi matin et une manifestation importante de travailleurs enthousiastes se déroula dans les rues de Fort-de-France. A l’approche de la manifestation, les rideaux métalliques des magasins de Fort-de-France se fermèrent, ce qui donna à des groupes de manifestants l’occasion de les secouer.
Le lendemain, des manifestants dressèrent des barricades à l’entrée des principales zones du Lamentin. D’autres, mais beaucoup moins que la veille (environ 500), se retrouvèrent à la Maison des syndicats.
Mais l’intersyndicale des banques, comme tout au long de la grève du reste, ne réclamait que la reprise des négociations et voulait exiger du préfet qu’il fasse pression sur les patrons des banques en ce sens. Cette seule perspective donnée aux grévistes limitait par là-même les possibilités de créer, sur le terrain, le rapport de forces suffisant pour faire céder les directions des banques et faire une pression suffisante sur l’ensemble du patronat.
Et dans les jours qui suivirent, les patrons des banques tablèrent sur le pourrissement du mouvement et firent traîner chaque négociation.
Le 13 février, les syndicats ne trouvèrent pas les patrons en face d’eux pour la négociation prévue ce jour-là. Les employés de banque et les travailleurs en général prirent cette absence pour une provocation à laquelle il fallait répondre.
Une nouvelle journée de mobilisation générale fut préparée par les centrales syndicales de l’île. La CGTM joua, sur le terrain, un rôle déterminant, plus militant que les autres syndicats.
Le 15 février, 300 à 400 travailleurs se rassemblèrent pour protester. Les centrales syndicales fixèrent au 23 février la date de la nouvelle journée de « grève générale ».
Le 21 février, il y eut un nouveau round de négociations. Une centaine de grévistes et quelques sympathisants restèrent devant les grilles de la préfecture (siège des négociations) gardée par des gardes mobiles métropolitains. Une fois de plus, les négociations n’aboutirent pas et les patrons voulurent partir sans fixer un nouveau rendez-vous. Un groupe de grévistes voulut les en empêcher et se maintint devant les grilles de la préfecture. Ce fut alors l’accrochage avec les gardes mobiles qui utilisèrent matraques et grenades lacrymogènes. Les manifestants ripostèrent par des jets de pierres. Il s’ensuivit une manifestation de rues de plusieurs centaines de personnes. Comme souvent dans ce pays de type colonial, la vue de gardes mobiles blancs matraquant des travailleurs noirs suscita colère et réprobation parmi les travailleurs et une grande partie de la population.
Il n’en fallut pas plus pour que les radios officielles, dès le lendemain, tentent d’effrayer la population en prédisant des troubles violents à l’occasion du carnaval qui approchait.
Les grévistes et leurs syndicats organisèrent une marche de protestation sur une partie de l’autoroute à l’entrée de Fort-de-France.
Ils bloquèrent aussi, sans doute trop tard et ce fut peut-être l’erreur stratégique majeure qui valut au mouvement de ne pas l’emporter, le fonctionnement d’une société de traitement de chèques et d’une société de traitement de cartes bancaires.
Tous ces incidents activèrent la préparation de la « grève générale » du 23 février appelée par les centrales.
Ce jour-là, il y eut près de 1500 personnes dans les rues. Cette fois, le préfet mit ses gardes mobiles en faction autour de la préfecture, avec des barrières Vauban pour contenir l’éventuelle colère des grévistes. Ceux-ci restèrent en effet durant plusieurs heures face aux grilles de la préfecture. Au cours de la manifestation, le préfet reçut les délégations syndicales et s’engagea à faire pression sur les patrons banquiers pour de nouvelles négociations avec le patronat, ainsi que sur un calendrier de négociations par branches d’activité, négociations en panne depuis une dizaine d’années en Martinique.
Cette troisième journée de mobilisation générale en soutien à la grève des banques fut la dernière. Il y eut moins de grévistes que les 9 et 10 février, mais néanmoins, bon nombre de travailleurs avaient arrêté le travail.
Ainsi, à l’EDF, dans certaines entreprises du commerce, à la DDE (Direction Départementale de l’Équipement), dans les hôpitaux, chez les ouvriers agricoles, à la poterie des Trois-Ilets, dans la métallurgie, à la Sécurité sociale, chez les dockers, un certain nombre de travailleurs avaient effectivement observé le mot d’ordre de « grève générale ». Un certain nombre d’enseignants aussi.
Ce furent en majorité des sections de la CGTM. Les autres centrales, en effet (CDMT, CSTM, CGTM-FSM, FEN, FSU, UGTM), si elles avaient appelé à la grève générale, n’ont cependant pas mis tout leur poids dans la balance pour mobiliser leurs syndiqués et les travailleurs. Même si une participation active de nombre de militants de la CSTM et de l’UGTM fut notable et efficace, certaines freinaient en pratique le mouvement, par conservatisme social.
La fin de la grève et ses enseignements
Ce n’est que le 14 mars qu’un accord fut finalement signé entre banquiers et intersyndicale.
Entre temps, cette dernière avait accepté de baisser sa principale revendication : celle des salaires, à 10 points d’indice, au lieu des 14 demandés au départ. Les 10 points obtenus correspondaient à une augmentation mensuelle de moins de 200 F, payable en deux fois : une moitié à partir de janvier 1995 et l’autre moitié en décembre 1995 (c’est-à-dire ne prenant effet qu’en 1996).
Le paiement des jours de grève ne put être obtenu, à l’exception d’une prime de « reprise » de 500 F pour tous et un étalement des retenues de salaire sur trente mois (mais non sur 18 mois comme le voulaient les banquiers au départ).
Les grévistes n’obtinrent donc pas vraiment satisfaction.
Pour ce faire, il aurait fallu qu’ils aient eu la politique et la capacité de créer un rapport de forces encore plus important pour gagner : le blocage effectif de toutes les banques et de toutes les activités financières pour paralyser l’économie patronale, au lieu de gêner surtout la population la plus pauvre. Il aurait fallu qu’ils s’adressent d’eux-mêmes aux autres travailleurs afin d’élargir leur mouvement à d’autres catégories.
Une telle orientation supposait effectivement des militants pour la mener et l’expliquer de l’intérieur du mouvement.
Cependant, tous les biens ne sont pas matériels !
Les employés de banque ont en particulier découvert qu’ils étaient plus près des autres travailleurs que de leurs chefs d’agences et les autres travailleurs ont, une fois de plus, fait l’expérience de la solidarité et du front unique entre branches professionnelles, même lorsqu’ils ne sont pas directement concernés.
24 juin 1995